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ENTRETIEN AVEC ABU HAFS AL-MOURITANI. PARTIE 3 / 4

ENTRETIEN AVEC ABU HAFS AL-MOURITANI. PARTIE 3 / 4

ENTRETIEN AVEC ABU HAFS AL-MOURITANI. PARTIE 3 / 4
Acteur et observateur du djihadisme contemporain

[...]

Question 4 : Dans un long article[1] que vous avez écrit, vous évoquez une typologie que vous utilisez souvent pour décrire les quatre facteurs qui expliquent la faiblesse de la Oumma :

1° les réfractaires envers la religion ou laïcs (jufat),

2° les extrémistes (ghulat),

3° les envahisseurs (ghuzat)

4° les tyrans (tughat)

Pour beaucoup de personnes, il est évident que les invasions étrangères, les potentats corrompus et les laïcs hostiles à la religion représentent des dangers, mais en quoi l’extrémisme et l’exagération peuvent-ils nuire à la cause de l’islam ?

Les extrémistes (ghulat) représentent un danger pour la Oumma, premièrement car ils accusent à tort de mécréance une grande partie des musulmans. Ce takfîr illégitime a des conséquences graves : il justifie l’atteinte à des personnes, à leurs biens et leur honneur. Ce takfîr autorise ensuite un ensemble d’abominations (munkarât) en remettant en cause des principes de base en islam.

Le Prophète (ﷺ) a dit « le musulman est sacré pour le musulman : son sang, ses biens et son honneur ». Le takfir pour des motifs injustifiés est la clef qui ouvre la porte à ces crimes. Cela représente le summum de l’exagération théorique puisqu’ils accusent de mécréance ceux qui ne partagent pas leurs vues sur un certain nombre de sujets.

Par ailleurs, l’autre spécificité des extrémistes est qu’ils considèrent que leurs actions sont conformes à l’islam [ce qui n’est pas le cas des 3 autres catégories]. Quand une armée étrangère envahit un pays musulman, que les tyrans commettent des crimes et que les laïcs [distillent leur propagande], ils ne pensent pas agir au nom de l’islam. Les gens voient en cela des crimes, mais ils n’attribuent pas cela à l’islam car il est évident que ces actes sont opposés à la religion.

L’image de l’islam reste donc limpide et préservée. Mais lorsque les extrémistes commettent leurs crimes au nom de la religion, ils nuisent à l’islam en donnant une image barbare, en portant atteinte aux autres et aux principes les plus sacrés de la religion. Voilà en quoi ils représentent un danger pour l’islam.



Question 5 : Vous avez écrit vos mémoires en langue arabe, pouvez-vous nous les présenter brièvement ?


Ces mémoires sont divisées en trois volumes, et couvrent deux périodes [de ma vie]. Elles seront prochainement éditées en langue arabe, mais elles n’ont pas encore été traduites dans d’autres langues. Je parle d’abord de mon enfance. J’évoque donc la Mauritanie où je suis né en expliquant le contexte dans lequel j’ai grandi, avec mes parents et mon entourage : les conditions sociales, géographiques, culturelles, et même le climat. J’évoque mes études et les différentes étapes de mon apprentissage, étape par étape.

Mais le plus important dans mon récit, c’est mon expérience au sein du courant djihadiste. Je parle de la période où j’ai adhéré à l’organisation Al-Qaïda (AQ), comment j’ai monté les échelons de cette organisation jusqu’à siéger au sein de son organe consultatif (majlis shûra) avant de présider le comité de la Sharia (lajna shar’iyya). Je décris ma vie à l’époque du Jihâd en Afghanistan contre l’ex-empire soviétique.

J’évoque les causes et les finalités qui m’ont amené à adhérer à l’organisation, à savoir la volonté de lutter en faveur du peuple afghan qui était confronté à l’invasion et l’occupation de l’armée soviétique.

Je décris également la fondation et l’évolution d’Al-Qaida, comment j’ai rencontré Oussama Ben Laden la première fois, comment notre relation a évoluée. Je parle aussi des moudjahidines afghans et de leur exil, des groupes djihadistes créés à la fin des années 1980 et au début des années 1990 au Pakistan et en Afghanistan ainsi que leurs relations avec les gouvernements arabes et occidentaux.

Ces groupes étaient présents à Peshawar au Pakistan qui était la capitale effective du djihad afghan. Je parle du rôle de certains régimes arabes dans le soutien à ce Jihâd, ainsi qu’aux partis et groupes djihadistes d’Afghanistan, les querelles entre ces groupes, jusqu’à notre départ d’Afghanistan pour le Soudan. Je décris notre séjour au Soudan avec Oussama Ben Laden, puis le soutien qu’on a apporté à la Révolution du Salut (al-Inqhâdh) au Soudan.

Je détaille l’évolution des activités au Soudan de l’organisation al-Qaïda avec le soutien militaire et djihadique, mais aussi le soutien médiatique, politique, social et économique qu’on a apporté au pays. J’évoque le rôle d’AQ dans la guerre au Yémen en luttant pour l’unité de ce pays et contre les tentatives de sécessions.

Je parle ensuite de la dernière période avec le retour en Afghanistan du fait des pressions que le gouvernement soudanais a subies pour nous expulser du Soudan. Je décris ensuite les débuts des Talibans et la fondation du mouvement Taleb jusqu’à leur prise de pouvoir en Afghanistan. Je décris les réalisations de ce mouvement, mais aussi ses défauts. J’évoque les attaques fomentées par AQ à Nairobi et Darussalam en 1998.

Je décris la vie des moudjahidines arabes et autres en Afghanistan, ainsi que la politique suivie par les Talibans. Je décris AQ de l’intérieur : comment étaient prises les décisions ? Je parle aussi de l’aspect social d’AQ, la vie des familles, l’aspect économique également. Je décris l’institut islamique arabe que je dirigeais à Kandahar et les relations que j’entretenais avec les Talibans à cette époque.

J’évoque mes divergences avec Oussama Ben Laden, qu’Allah lui fasse miséricorde, au sujet des attaques du 11 septembre, les arguments que j’ai avancés concernant l’illégalité [d’un point de vue islamique] de ces opérations. J’explique comment ce différend a abouti à ma décision de quitter l’organisation.

Je parle ensuite de l’attaque du 11 septembre, comment elles ont été pensées dans un premier temps, comment elles ont été préparées dans un deuxième temps, puis comment elles ont été exécutées. Je décris ce qui s’en suivit : l’invasion de l’Afghanistan par les Américains. Je décris ces événements jour après jour car je mettais à l’écrit ce que je voyais. J’explique comment le régime mis en place par le mouvement Taleb s’est effondré avec comme conséquence le départ des villes des familles, des femmes, puis des membres des groupes djihadistes. Je parle ensuite de la période suivante : l’exil en Iran. Les années de prison qu’on a passé là-bas.

C’est donc un livre long et complet qui apporte beaucoup de détails et qui s’étend sur une longue période : de 1981 à 2012, donc à peu près 30 ans. J’y évoque les expériences islamistes de manière générale, comme cela s’est développé en Mauritanie, mais je décris aussi des événements plus détaillés. J’utilise un style simple et narratif pour faciliter la lecture.

On peut considérer que ce texte est la principale référence écrite sur l’histoire du courant djihadiste et en particulier sur l’organisation AQ et la vie d’Oussama Ben Laden. J’insiste beaucoup dessus car j’ai vécu longtemps à ses côtés : pendant la période d’apprentissage des sciences islamiques, puis pendant la période de lutte. Il fut également mon voisin, je priais avec lui les 5 prières quotidiennes. On a passé de longues heures ensemble à discuter.



Question 6 : Concernant le 11 septembre, vous savez que beaucoup de musulmans mettent en doute le fait que ces attaques aient été réellement fomentées par AQ. Certains pensent que les renseignements américains, israéliens ou autres ont entièrement fomenté ces actes.

En tant que témoin de premier plan de ces événements historiques, pouvez-vous confirmer que des gouvernements étrangers n’aient pas pu être au courant de ces attaques…

Non ceci est totalement illusoire. La réalité est que ces attaques ont bel et bien été réalisées de cette manière. Du fait de la force de ces opérations et les grands dégâts qu’elles ont causés, certaines personnes ont dit qu’il était impossible qu’elles puissent avoir été pensées par un groupe retranché dans des montagnes et des cavernes avec seulement quelques dizaines de personnes ne disposant ni de fonds, ni de forces ou expériences particulières.

Quand ces attaques ont eu lieu, j’étais sur place [en Afghanistan] et il était évident pour nous tous qu’elles avaient été pensées, préparées et réalisées par AQ, sans intervention de services de renseignements.


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[1] Pour les arabophones, voici le lien de l’article en question :   https://bit.ly/2MNKtzY

Partie 1/4 : Cheikh Abû Hafs al-Mouritani sur les guerres françaises au Sahel

Partie 2/4 : Analyse du cheikh Abû Hafs sur la question des musulmans vivant en Occident

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