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Pourquoi écrire sur Sayyid Qotb ? [Extrait de Lire et comprendre Qotb]

Pourquoi écrire sur Sayyid Qotb ? [Extrait de Lire et comprendre Qotb]

[...]

Après avoir traité de l'histoire de la prédication du Chaykh Muhammad Ibn ‘Abd Al Wahhâb appelée communément wahhabisme, et tenté d'en faire la synthèse et le bilan, après avoir étudié l'un des textes politiques majeurs du Chaykh Ibn Taymiyya et d'avoir essayé d'en comprendre le sens historique et l'essence politico-religieuse ; il était prévisible que nous nous attaquions à l'une des personnalités souvent citée comme appartenant à cette espèce de ''trinité'' contemporaine si décriée par l'islamologie occidentale comme étant à l'origine de l'extrémisme musulman : l’égyptien Sayyid Qotb.

Dans l'ordre chronologique, Ibn Taymiyya, Ibn ‘Abd Al Wahhâb et Qotb, sont des figures qui reviennent sans lassitude dans les milliers de publications consacrées à l'Islam politique du XXème siècle et du début du XXIème siècle. Ils ne sont pas les seuls : l'Imam Ahmad ibn Hanbal est pour les orientalistes-islamologues le premier des ''intégristes'' de cette liste, à cela peut s'ajouter, Rachid Rida, Hassân al Bannâ, ou Abû Al A'lâ Al Mawdudî.

[...] Sayyid Qotb cristallise l'ensemble de l'animosité et des reproches faits envers ce qui est appelé l’« Islam radical », ou dans une définition un peu plus proche d'une réalité non avouée et souvent niée : à cet Islam qui refuse de renoncer à son ordre temporel sur Terre et qui refuse de céder son rôle et sa place de civilisation distincte de l'Occident, et qui refuse de se plier aux normes et valeurs de la mondialisation qui en découle aujourd'hui.

[...] concernant Sayyid Qotb, les choses sont toujours assez évidentes et tranchées : il est décrit très négativement comme le père de l'extrémisme radical et inspirateur de la violence terroriste. Et sur ce point, il n'y a donc pas de nuance, sa condamnation par l'Occident et ses intellectuels est donc tout aussi extrême et radicale. Officiellement pour le moins, l'animosité envers Qotb est due à ses « thèses extrémistes » qui seraient le terreau fertile et originel du terrorisme.

Certaines de ces descriptions troublent même les spécialistes les plus sérieux tant elles en deviennent caricaturales. Les médias de masse se font le plaisir de vulgariser et diffuser ce portrait négatif et grossier. Portrait dont les traits ont été dressés par des islamologues vecteurs d'une pensée partisane anti-islamique, héritage directe de l'orientalisme colonial, hostile et dominateur :

Les portraits vulgarisés de Sayyid Qotb le décrivent en termes obscurs, négatifs et simples. L'article emblématique de Berman dans le magazine New-York Times est sans doute le plus connu. Berman qualifie Qotb diversement comme un Hitler (son article est renforcé par le portrait sur la couverture de revue de Qotb portant la moustache caractéristique); comme pathologique, paranoïaque, médiéval (ou archaïque), déraisonnable, erratique, misogyne, offensivement antisémite, anti-chrétien anti-laïque/ antimoderne/ anti-Lumières; et - peut-être l'exposé le plus profond et complet de l'énigmatique, occulte, délirant, obscur, totalitaire, absolutiste et barbare - en tant que : fondamentaliste islamiste, croyant et pratiquant.

Berman emploie le répertoire orientaliste traditionnel des images et des expressions pour guider son lecteur non seulement très loin de la sympathie envers Qotb, mais aussi très loin de pouvoir le comprendre. Au lieu de cela, Qotb devient un symbole ou un drapeau contre lequel les forces américaines de Droite comme de Gauche peuvent se rallier. De plus, Qotb, comme d'autres représentations de terroristes, semble complètement obsédé par les ennemis extérieurs et qui sont totalement consumés par la haine de l'Occident. Berman souligne le fait que Qotb est obsédé par la haine médiévale du sécularisme occidental, la liberté occidentale, les femmes occidentales et les Juifs.

Cette xénophobie et cette misogynie enflammées permettent alors à Berman et aux lecteurs d'ignorer le désordre chaotique et la confusion de la difficile politique intérieure [Égyptienne, NDT], du raisonnement religieux complexe et méthodique, et des griefs authentiques et historiques contre l'impérialisme. Ces complexités sont plutôt traitées par la réduction, la simplification, l'exagération, la caricature, les attaques ad hominem et les jugements de supériorité occidentale, de sorte que toutes idées sérieuses, profondes et légitimes soient écartées, soient rejetées.[1]

Le portrait caricatural de Sayyid Qotb, nous pousse à aller plus loin que l'analyse de James Toth dans la relativisation de toute la posture occidentale concernant ces personnalités musulmanes. Plus précisément, c'est directement à la notion d'extrémisme qu'il faut s’intéresser et qu'il faut mesurer à sa réelle et juste valeur, et non plus seulement annoncer que le ''portrait'' dressé par l'Occident est biaisé, subjectif, voire faux.

Par notre identité de musulmans occidentaux, par notre expérience personnelle et notre expertise concernant l’étude et les recherches en sciences politiques islamiques et occidentales, en civilisation comparée ou dans l'Histoire des Idées, nous comprenons en réalité très bien les termes subconscients de la profonde dénonciation occidentale de Sayyid Qotb : et elle est totalement idéologique.

Il y a bien autre chose que l'extrémisme, la violence ou le terrorisme qui dérangent au plus haut point les intellectuels de l'Occident (dominateur), ceux dont le savoir scientifique est une ressource pour le pouvoir politique. Il est aussi de coutume que « qui ne peut attaquer le raisonnement attaque le raisonneur » : c'est toujours assez simple de le faire, et toujours très efficace quand on possède les moyens de diffuser une pensée conformiste à l'échelle planétaire.

Pourtant il n'y a pas de grande utilité à faire l'analyse et l'exposé dans les moindres détails de toutes les lectures occidentales concernant Qotb (qu'elles soient de type universitaire-scientifique ou de type factuelles-journalistiques) pour remarquer assez rapidement que derrière les accusations simplistes, il y a bien évidemment toujours des causes très idéologiques et politiques dans ces condamnations.

En réalité, Sayyid Qotb est considéré comme d'autant plus dangereux par une partie non négligeable des intellectuels occidentaux, qu'il a osé reformuler des concepts islamiques traditionnels dans un langage très moderne. Et nous remarquons bien que c'est justement ici que se trouve le plus grand danger de ce type d'auteurs et de penseurs. Dans notre monde sécularisé qui relègue justement la religion (rite et culte) à la tradition, au folklore et à la culture, reconceptualiser des notions religieuses en leur donnant des formes de pensée contemporaine est justement le crime impardonnable.

Puisque c'est justement ce moyen qui peut remettre en cause, et de manière plus profonde, les processus et phénomènes issus de la modernité occidentale qui affectent le monde en général et précisément celui de l'Islam. Cette Modernité et ses déclinaisons, ce vaste mouvement de transformation socioculturelle qu'anciens ou néo-orientalistes aimeraient voir s'imposer durablement pour l'Islam et les Musulmans.

En effet, tant que l'esprit de la religion était enfermé dans sa structure de pensée traditionnelle, celle des sociétés du passé, le pire que l'on pouvait craindre aujourd'hui n’était qu'une espèce d'intégrisme-fondamentaliste renfermé sur lui-même (cela, même s'il est prosélyte) et vivant au sein d'une société dont il n'accepte pas les règles et le conformisme, mais qui s'impose à elle, sans pouvoir la combattre ni l'influencer efficacement. Un intégrisme à la fois dedans, dans la vie réelle, mais en dehors, de manière symbolique. Or, cet esprit-là de la religion est parfaitement contrôlé par la structure de nos sociétés actuelles qui savent même jouer de cette ''schizophrénie'' et l'utiliser à des fins de stigmatisation et de décrédibilisation.

Mais concernant les auteurs comme Qotb, la reformulation dite ''islamiste'' est capable de revitaliser l'esprit traditionnel de la Religion dans les consciences de nos contemporains affectés par la Modernité : c'est pourquoi elle est perçue comme une grave menace puisqu’elle devient aussitôt politique au sens moderne du terme et elle peut donc concurrencer les Religions-politiques de notre temps sur leur propre terrain.

Son travail représente l’une des expressions des plus élaborées et des plus sophistiquées des thèmes clefs du réformisme salafiste.[2]

Elle est donc capable de se mesurer et de combattre efficacement, sur le plan de la pensée et des idées, les différentes idéologies-religions séculières issues de la Modernité occidentale. Certains islamologues ont cru y voir justement là une forme inattendue de la sécularisation de la religion, surtout de celle qui tente de résister à ce processus, comme l'Islam.

Pour eux, si la religion prend des formes contemporaines dans son langage politique et religieux, c'est donc bien la preuve qu'elle se transforme, et donc, qu'elle se sécularise en adoptant le lexique de la modernité politique. Ce constat peut effectivement être juste, si le langage utilisé n'est qu'une simple opération de ''vernissage islamique'' appliquée à des concepts politiques et philosophiques occidentaux. Ces islamologues ne sont donc pas loin de la vérité quand nous sommes en présence d'une méthode qui consiste tout simplement à « islamiser la Modernité ».

Pourtant ce n'est vraiment pas le cas avec Sayyid Qotb, ni des penseurs, idéologues et intellectuels qui cherchent à s'enraciner dans des fondamentaux, avec une certaine rigueur dans les analyses et critiques. Ils produisent alors une pensée perçue comme ''originale'', mais en réalité pas nouvelle. Originale car c'est une pensée religieuse et politique, contemporaine et vivante : or la Modernité occidentale avait fait en sorte de ''coincer'' la Religion dans une tradition en voie de lente extinction.

Pour toutes les consciences qui se sont accommodées de la dévalorisation méthodique de la croyance religieuse, et qui se sont accoutumées au repli des formes traditionnelles de la Religion (car devenue incapable de répondre aux problématiques de leur temps), pour tout ce type de population : entendre ou lire un discours politique ''néo-religieux'' pouvait surprendre et paraître novateur, voire curieux.

Mais cette rénovation du discours était aussi extrêmement attirante si la foi et la pratique de l'Islam ne les avaient pas entièrement quitté. Cette attirance se transforme donc en forte influence développant elle-même une capacité de sensibilisation et de mobilisation contre l'occidentalisation programmée des sociétés musulmanes, qu'elles soient coloniales ou post-coloniales. Et on comprend donc bien pourquoi ce type de pensée constitue, de facto, une menace et un danger intolérable pour le monde occidental, ainsi que pour ses élites politiques et intellectuelles.

[…] L’intérêt de notre introduction n'est pas de vouloir défendre Sayyid Qotb ou de le réhabiliter : sa vie, son œuvre et sa fin parlent d'elles-mêmes aux consciences musulmanes, saines de cœur et d'esprit. Notre intérêt est avant tout d'expliquer historiquement l'évolution de l'appréciation de certains cercles islamiques envers Qotb, selon la perspective musulmane qui est la nôtre.

L’interrogation préliminaire à notre travail était extrêmement simple : voici un auteur, penseur, prédicateur qui avait combattu l'idéologie capitaliste libérale américaine, le socialisme marxiste soviétique, et tous leurs avatars dans le monde arabe, de même que les idéologies séculières laïques, ainsi que le néo-impérialisme colonial et culturel ainsi tous leurs enfants indigènes, mettant en avant un discours islamique, une personnalité jouissant il y a quelques décennies encore d'une notoriété générale très positive et qui aujourd'hui se retrouve avec une image délibérément défigurée par certains cercles religieux, exactement dans les mêmes termes que les milieux laïques les plus hostiles à la pensée islamique.

C'est ce constat qui nous a amené à vouloir retracer et comprendre l'époque de Qotb parallèlement à la nôtre et retracer la genèse de ces évolutions jusqu'aujourd'hui. Contextualiser, relativiser, comprendre et dépasser : si but et objectif existent, ils se résumeraient à ceux-là avec un minimum de rigueur et d'objectivité scientifique et historique, toutes inscrites dans une pensée islamique pour aborder une personnalité musulmane polémique.

Le but est également de rappeler avec vigueur cette fois-ci, que Sayyid Qotb fait partie intégrante de notre patrimoine intellectuel et de la pensée islamique moderne. Et au vu de l'Histoire contemporaine que nous avons partiellement rappelée : il ne peut pas en être autrement.

La prédication islamique vue parfois comme ''ultra politisée'' de Qotb, avec les concepts de hakimiyya et de jahiliyya, était le fruit d'une époque particulière, et notamment de la Guerre Froide. Deux grands blocs, antagonistes, aux idéologies politiques et économiques puissantes et profondément établies s'affrontaient pour la domination mondiale. Le monde arabo-musulman décolonisé n'était qu'un nouvel espace à conquérir pour ces deux blocs, le terrain s'affrontaient leurs ambitions respectives, un simple enjeu géopolitique local dans une lutte éminemment plus globale.

Cette politisation de l'Islam, par Qotb et certains de ses semblables, correspondait à cette volonté de garantir l'intégrité politique de l'Islam en tant que modèle de civilisation distinct du libéralisme et du communisme. Mettre sur pied une idéologie islamique capable de faire face à l'idéologie libérale et socialiste, en puisant dans ses principes fondamentaux pour montrer sa nature différente, sa vision et son projet distinct, était perçu comme un moyen de préserver l'identité islamique en danger d’être absorbé. Dans ce sens, elle est parfaitement compréhensible et correspondait même très sûrement à une nécessité historique.

Beaucoup de théologiens et penseurs ont relativisé et corrigé Sayyid Qotb, parfois certains de ses proches ou affiliés, en critiquant même ses focalisations ou obsessions : s'il est très utile et pertinent de le faire, il ne faut jamais extraire cet auteur de son temps sous peine de ne plus comprendre ce qu'il vit, avant même de pouvoir prétendre comprendre ce qu'il écrit et vise. Sous peine également d'exagérer les termes de la critique, de sorte qu'elle ne corresponde plus à la réalité, mais à une image que l'on se fait de Sayyid Qotb, 30, 40 ou plus de 50 ans après sa mort.

Très certainement, il y a chez Qotb ce qui est de l'ordre de la pensée réactionnaire, une réflexion radicalement antagoniste qui se construit en parallèle à une autre, c'est celle-ci qu'il faut savoir apprendre à dépasser sur certains plans. Elle peut être aujourd’hui limitée dans les termes du débat puisqu’elle est souvent assujettie à la comparaison avec l'Occident ; paradoxalement ce type de pensée islamique de Qotb peut être parfois influencée, malgré elle, par effet de miroir contraire.

Mais il y a aussi, dans les profondeurs de sa réflexion ce qui touche au cœur de l'Islam, avec une pensée rénovatrice, dont les modalités dynamiques peuvent se révéler encore extrêmement utiles aujourd'hui. Qotb a su mettre le doigt sur des réalités, sur des lois immuables qu'il a dépoussiérées et savamment remises au goût du jour. Il est donc nécessaire de faire le bilan serein et apaisé de l’œuvre de Sayyid Qotb, mais pour cela il faut savoir hériter de son œuvre sans l'exclure pour des pseudo-raisons religieuses qui servent à masquer des causes politiques bien plus opportunistes que ce qu'il en paraît de prime abord pour le néophyte.

Car, effectivement, nous percevons assez bien que la réalité de la profonde animosité qui existe envers Sayyid Qotb dans certains cercles, est en réalité bien plus politique que religieuse. La survalorisation de toute une série de principes politiques (préexistants dans l'Islam) par Sayyid Qotb a très vite paru intolérable par les pouvoirs séculiers arabes, qu'ils soient inscrits dans la sphère soviétique ou américaine. Cette prédication a d'abord naturellement heurté les pouvoirs laïques socialistes pro-russes (Égypte, Syrie, Yémen du Nord etc.) qui étaient les plus en contradiction avec ces principes islamiques, mais a aussi heurté ensuite les intérêts des régimes arabes qui se sont construits toute une légitimité politique au-delà des prérogatives de l'Islam, en s'inscrivant dans des logiques séculières, dans la parfaite continuité du modèle colonial dont ils avaient hérité.

Dans ce contexte, il est évident que toute prédication islamique qui n'était pas prête à se séculariser en abandonnant le Politique aux régimes séculiers, allait - une fois la Guerre Froide terminée et l'ennemi principal vaincu - se retrouver dans le collimateur et devenir une source de préoccupation pour ces différents États.

C'est ce qui a très sûrement motivé une nouvelle approche, avec un réexamen théologique plus sévère et très partisan à l'encontre de Sayyid Qotb et du dit ''islamisme'' de manière générale, en servant un tout nouvel agenda. Il a été ensuite assez simple de mobiliser une série d'acteurs dont la fidélité aux intérêts spécieux des régimes en place était acquise. Ces derniers se sont chargés d'extraire des textes de Qotb tout élément capable d’être exploité à charge : termes ambigus, vocabulaire inapproprié, approche iconoclaste, style métaphorique imprécis, formules indélicates, propos abrupts etc.

L'explication privilégiant avant tout une animosité politique plus qu'un prétendu réquisitoire religieux par ''amour de l'orthodoxie sunnite'', est d'autant plus sérieuse que si l'on adopte la même méthodologie et la même grille d'analyse critique, les erreurs imputées à Sayyid Qotb sont toujours décelables chez d'autres figures classiques ou contemporaines de l'Islam sunnite, et même chez son principal contradicteur...

La posture radicale de Sayyid Qotb et son intransigeance face au régime de Nasser est très souvent décrite aujourd'hui comme une position extrémiste. Il est évident pour Qotb que le régime socialiste laïque de Nasser était non-musulman, c'est à dire que la structure de l’État égyptien était illégale et illégitime d'un point de vue islamique, et non tolérable à long terme pour le Musulman.

Le président Gamal Abdel Nasser cumulant lui-même paroles et actes remettant directement en cause sa qualité de musulman et sa foi en l'Islam (dans sa définition orthodoxe tout du moins !). Or, ce point de vue était une évidence islamique, à la fois religieuse et politique, unanimité partagée historiquement par un grand nombre de cercles religieux.

Il est intéressant de constater que ce consensus juridique à lui-aussi justement évolué de manière très parallèle à l’évolution de la figure de Sayyid Qotb dans le monde arabo-musulman : décrire aujourd'hui l’État-Nation moderne (en mobilisant pour cela des ressources théologiques) comme État non islamique, car fonctionnant sur des bases séculières, dont les sources constitutionnelles, législatives et juridiques s'affranchissent des fondements et des principes les plus élémentaires de l'Islam, est facilement assimilé comme une position extrémiste. Alors que ces mêmes justifications étaient parfaitement tolérables pendant la Guerre Froide, pertinentes et légitimes, lorsqu'elles étaient mobilisées contre les régimes socialistes arabes.

C'est aussi pourquoi il faut rappeler que l'hypertrophie, l'extrapolation ou la généralisation des concepts et principes soulignés et répétés par Qotb ne signifient pas qu'ils sont nécessairement faux ou erronées. Car bien souvent ils comportent en eux une réalité théologique islamique, justement à déterminer et à préciser.

Par ailleurs, il est impératif de comprendre, via l'exemple de Sayyid Qotb, que les évolutions de la pensée dominante dans le monde musulman et les idées qu'elle véhicule dans son sillage, sont toujours à relier à un contexte et à des intérêts déterminés par des forces politiques ayant leurs propres agendas. Mais que la pensée musulmane dominante (ou mainstream) ne suit pas toujours la réalité de la position islamique historique.

C'est donc bien cette dernière qui se marginalise politiquement et s'assimile de plus en plus à de l'extrémisme pour la masse des musulmans communs, cela en côtoyant un vrai et réel extrémisme qui se nourrit très justement de toute une série de contradictions flagrantes. C'est d'ailleurs ce qui met la position islamique dans une situation très délicate, extrêmement complexe et très sensible quand il s'agit de déterminer l'ensemble du segment musulman appartenant au réel « juste milieu » et ce qui dépasse ce segment pour tomber dans un réel « extrémisme ».

Tout l'enjeu de la future bataille idéologique que devront mener théologiens, imams, prédicateurs, savants et penseurs, sera justement de définir l'extrémisme selon les propres canons de l'Islam sunnite dans toutes ses nuances, sa diversité et sa pluralité. L'enjeu étant de dépasser les opinions et idées imposées par les systèmes politico-médiatiques (occidentaux ou non), issues du discours néo-orientaliste ou bien de courants musulmans sectaires qui, consciemment ou non, rejoignent/adoptent les discours/formulations occidentales.

Car les forces vives de l'Islam, tombent très souvent eux-aussi dans une pensée réactionnaire contrôlée et imposée en amont par ce système antagoniste, un esprit réactionnaire mais totalement inversé. Car si chez Qotb, la pensée était d'abord offensive et combattante, désormais elle est docile et subordonnée, dans le sens où elle se fait emporter dans d'interminables débats dans lesquels elle doit se justifier et s'expliquer, voire pire, constamment infirmer ou confirmer les diktats de la doxa occidentale, en pure et simple réaction. Cela en oubliant de réfléchir et d'imposer son propre agenda.

Publier Qotb est également un défi d'édition tant l'auteur est perçu comme le « philosophe de la terreur » : une menace idéologique dont la pensée politico-religieuse remettait radicalement en cause la légitimité de l'ordre politique institutionnel. Nous avons rappelé comment en Occident, il était décrit en des termes plus que négatif, en faisant de lui le symbole d'une idéologie à combattre, tels le fascisme et le nazisme.

Cette image plus que sulfureuse fait de notre sujet une problématique sensible dans le contexte que nous connaissons. Pourtant, il convient aux musulmans conscients et sans complexes, de crever eux-mêmes l’abcès en dépassionnant cet auteur, et de le reconsidérer de manière apaisée et sereine, de la même manière que l'Occident considère ses propres penseurs les plus polémiques, faisant partie de leur histoire philosophique et culturelle, dignes d’intérêt, dignes d'être lus et dignes d'être étudiés.

Sachant que Sayyid Qotb polarise encore les crispations partisanes chez les Musulmans eux-mêmes et peut relancer d'intenses polémiques générant son lot d'accusations et de stigmatisations à des fins de décrédibilisations et de déstabilisations. Rappelons aussi qu'il existe en France, une croyance sur l'interdiction de la publication des écrits de Sayyid Qotb. Nous avons abondamment cherché dans la législation la réalité d'une telle affirmation en vain.

A l'heure d'Internet, du libre téléchargement et du livre numérique, à l'heure du débat sur la publication d’œuvres historiquement plus polémiques, à l'heure des débats concernant l'extrémisme et les problématiques contemporaines de l'Islam et des musulmans (et de leurs libertés toujours très relatives en France), il nous apparaît que publier, réfléchir et comprendre Qotb, se l'approprier pour enfin le dépasser avec sérénité, ne pas et ne plus le laisser aux seules études néo-orientalistes, c’est faire preuve d'une démarche dynamique et active qui se propulse au-dessus de tous ces débats, en court-circuitant ses pièges et ses impasses.

Tout ceci en poursuivant les objectifs tracés par notre ligne éditoriale.



Aïssam Aït-Yahya

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[1] Sayyid Qutb and the origins of radical islamism, Hurst and Co, 2010, John Calvert, pages 3-4.
[2] « Taking People as they are: Islam as a “Realistic Utopia” in the Political Theory of Sayyid Qutb » Andrew March, (American Political Science Review, V 104, N°1, Février 2010)

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