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Entretien avec le cheikh Abû Hafs al-Mouritani [2/4]

Entretien avec le cheikh Abû Hafs al-Mouritani [2/4]

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Dans cette deuxième partie de l’entretien, j’ai cherché à obtenir l’analyse du cheikh Abû Hafs sur la question des musulmans vivant en Occident.

Ces réponses d’un idéologue issu du courant djihadiste sont surprenantes dans la mesure où il ne prône pas un retour massif de ces populations dans les terres historiquement musulmanes et appelle les musulmans d’Occident comme leurs gouvernants à prendre en compte la « réalité » historique de ces cinquante dernières années, caractérisée par un enracinement irréversible de l’Islam en Occident. Il prône une forme de communautarisme musulman en France via la constitution d’un réseau d’institutions reconnues par les Etats, mais autonomes et représentatives qui permettraient d’ancrer davantage l’Islam dans le paysage occidental.

Il faut préciser que la quasi-totalité des oulémas et érudits vivant dans le monde musulman, toutes tendances confondues, partagent cette opinion qui peut paraître, à nous musulmans d’Occident, limitée dans la mesure où elle ne prend pas en compte l’ensemble des cas de figure. A la fin de cette deuxième partie de l’entretien et en guise de conclusion, je me permettrai de rappeler notre position sur le sujet, que j’ai déjà eu l’occasion d’exposer dans de précédents articles.

Question : Peut-être connaissez-vous la situation des musulmans en France et dans d’autres pays occidentaux. Beaucoup de musulmans s’interrogent : doivent-ils quitter ces pays du fait des entraves qu’ils peuvent subir dans la pratique de leur religion, notamment au niveau juridique avec la promulgation de lois destinées à entraver la pratique de l’Islam au quotidien, « faire Hijra » dans un pays à dominante musulmane, ou peuvent-ils rester dans ces pays [d’un point de vue de la Sharia] ?

Réponse : Les musulmans qui vivent dans les pays occidentaux ne sont plus des immigrés, venant d’un pays d’origine et résidant dans un autre pays. Les musulmans français représentent la plus grande communauté islamique en Europe et ils sont des citoyens français à part entière. Je ne parle pas bien sûr des immigrés, venus pour une période limitée ou permanente et qui ne disposent pas de la nationalité française. L’Islam n’est plus une religion étrangère en Europe, car c’est par milliers que des individus embrassent cette religion en Europe, en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne et dans les autres pays de l’Union Européenne.

Il est nécessaire que les musulmans donnent aux autres une image positive d’eux-mêmes et de l’Islam. Ils doivent être les dignes ambassadeurs de cette religion et représenter fidèlement son message. Ils doivent aussi se considérer comme des citoyens de ces pays auxquels s’appliquent les devoirs qui s’imposent à tous, ce qui implique de ne pas nuire aux intérêts [de ces pays]. Ils doivent même être des citoyens modèles par leur comportement, attachés au respect de leurs engagements comme l’exige leur religion.

Au regard de cela, les Etats européens doivent accepter une réalité indéniable : à savoir que les musulmans sont une composante du continent européen. Il existe désormais une troisième et une quatrième génération de musulmans (ne parlons pas des deux premières). Certains de ces musulmans sont les descendants de citoyens européens qui ont servi dans l’armée française ou qui ont participé à l’essor du pays par leur travail. Leurs enfants et leurs petits-enfants doivent jouir pleinement des droits inhérents à leur citoyenneté et ne pas être exposés à des discriminations.

Les juifs qui sont bien moins nombreux que les musulmans en Europe jouissent non seulement de leurs droits politiques et religieux, mais ils sont protégés par la lois dans leurs pratiques religieuses et culturelles, si bien qu’il existe des sanctions prévues dans le droit non pas pour punir ceux qui les agresseraient directement, mais pour punir la simple remise en cause de certaines versions de l’histoire. Ainsi, celui qui met en doute l’Holocauste en Europe est puni par la loi en tant que propagateur de la haine antisémite, tandis que celui qui insulte notre Prophète (aylehi salat wa salam), qui insulte l’Islam et s’en prend aux sacralités des musulmans ne sera bien sûr pas puni, mais considéré comme quelqu’un exerçant sa « liberté d’expression ».

Plus encore, la haine contre l’Islam en Europe est propagée par des politiciens, des intellectuels et est appuyée par tout le système juridique. Il faut que tout cela cesse et que les dirigeants européens admettent enfin que l’Islam est la deuxième religion de leur continent. En France, cela est encore plus vrai puisque l’Islam y est plus pratiqué que certains courants chrétiens. Le catholicisme est certes la première religion en France, mais l’Islam est la seconde, devant d’autres ramifications du christianisme.

Je pense qu’il est nécessaire pour les deux parties, les gouvernements européens et les musulmans, de parvenir à une solution sur la base du fait que l’Islam est devenu une réalité en France et en Occident plus généralement, qu’il existe des citoyens musulmans occidentaux qui ne sont ni des immigrés, ni des résidents permanents. Ils doivent donc pouvoir pratiquer librement leur religion et préserver leur identité, dans un cadre permettant la confiance et la paix.



Question : Je voudrais vous entendre sur le cas des musulmans occidentaux convertis ou enfants de convertis, qui ne sont donc pas ressortissant de pays arabo-musulmans. Certains d’entre eux voudraient s’établir dans des pays à dominante musulmane pour apprendre l’arabe, leur religion, ou tout simplement pour vivre leur foi. Cependant, cela est très dur, voire impossible, pour des raisons « administratives ». Comme vous le savez, les pays arabes sont très fermés et n’accordent aux étrangers des permis de résidence qu’avec des conditions très dures. Quel est votre avis sur cela, et quelle est la solution ?

Je pense que les musulmans en Occident devraient développer plus de centres d’apprentissage et de [personnes de] référence dans le domaine des sciences islamiques, du fiqh, de l’éducation et qu’ils devraient mettre en commun leurs efforts pour unir ces références. Le rôle de ces références serait d’enseigner aux musulmans et à leurs enfants tous les aspects de la religion, renforcer leur culture et leur identité, qu’ils soient musulmans français d’origine arabe, résidents étrangers de manière temporaire dans le cadre d’études universitaires, pour le travail ou autre, ou qu’ils soient musulmans occidentaux convertis. Des centres devraient être mis à leur disposition pour répondre à toutes leurs interrogations et tous leurs besoins et notamment aux « nouveaux musulmans » ayant récemment embrassé cette religion. Tout cela, je pense, doit s’effectuer en coordination avec les représentants officiels de ces pays.

Nous ne voulons pas d’un Islam qui soit source de gêne et d’appréhension et ne nous voulons pas non plus de musulmans terrorisés par les gouvernements des pays où ils vivent, des gouvernements occidentaux qui posent souvent des entraves politiques et adoptent des positions hostiles à l’égard d’une religion qui occupe la deuxième place au sein de leurs pays et à l’encontre de leurs propres ressortissants. Il doit y avoir des accords entre les deux parties de manière à répondre aux besoins religieux, culturels et sociaux des musulmans. Cela ne pourra que favoriser la stabilité car en jouissant de leurs droits, les musulmans seront épanouis dans leur citoyenneté et ne se considéreront plus comme des citoyens de seconde zone.

Concernant le cas des occidentaux musulmans de fraîche date désirant résider dans des pays arabes pour apprendre l’Islam ou la langue arabe, il n’y a pas d’obstacle à cela. Même si certains pays imposent des obstacles administratifs qui les empêchent de s’installer, d’autres pays arabo-musulmans sont ouverts. Ici par exemple, en Mauritanie, nous avons des écoles islamiques ouvertes pour tous les musulmans. Des gens de France, d’Amérique et d’ailleurs viennent pour étudier comme bon leur semble et retournent dans leurs pays sans subir aucun obstacle. La Mauritanie est reconnue comme un pays ouvert qui ne met pas de difficultés et d’entraves à ceux qui désirent venir apprendre l’Islam ou la langue arabe.

[Rappelons que cet entretien a eu lieu avant la fermeture de l’Institut d’Etudes Islamiques du Cheikh Dadou en septembre 2018]1



Question : Concernant l’ouverture de centres islamiques en France, cela est plus difficile maintenant car l’Etat français impose beaucoup de conditions et de contrôles. Ces dernières semaines, le président Macron a inauguré une structure pour administrer « l’islam de France »2 à la tête de laquelle il place des personnalités controversées du fait de leurs penchants laïcistes extrémistes…

C’est là une grande erreur que commettent certains gouvernements occidentaux. Ces derniers croient en la démocratie dans la sphère politique. La démocratie est selon eux une chose d’une très grande importance à tel point qu’ils sont capables, en son nom, de déclencher des guerres contre d’autres pays en leur reprochant de ne pas vouloir appliquer les principes démocratiques. Or, les musulmans de ces pays devraient eux aussi bénéficier des règles démocratiques en pouvant choisir librement leurs représentants à la tête des institutions islamiques, des références [religieuses] acceptables à leurs yeux. Afin de réaliser pleinement leur mission, ces institutions et personnalités doivent être désignées en toute liberté et autonomie par les musulmans ressortissants de ces pays occidentaux, sans qu’elles soient imposées par la force par ces gouvernements ou par d’autres acteurs.

C’est le droit des musulmans occidentaux de choisir et voter pour ceux qui les représenteront et défendront leurs intérêts. On ne peut pas leur imposer des personnes qu’ils n’agréent pas, car ce genre de pratiques dictatoriales aura pour conséquences de discréditer ces institutions auprès de la jeunesse qui se construira ses propres références, produisant leurs propres doctrines et fatâwa. En fin de compte, le résultat sera sans doute des actions [violentes] qui sont, j’insiste, erronées, de la part de certains jeunes à l’encontre de pays occidentaux, dont ils sont ressortissants et qui sont donc leur pays.

Ils doivent veiller à ne pas nuire à leurs intérêts avec des actes qui portent atteinte à la sécurité et la stabilité dans ces pays et qui contreviennent aux règles de l’Islam. L’Islam incite les hommes à respecter leurs engagements, leurs dépôts et leurs contrats et incite à présenter la religion sous son vrai visage et non d’une manière déformée qui pourrait nuire [à l’Islam] et ses adeptes.

En guise de conclusion

L’analyse que fait ici Abû Hafs et plus généralement les oulémas du Monde Musulman ne peut se comprendre que si on prend en compte leur perspective. Ils voient les immenses avantages que représentent la présence de communautés musulmanes en Occident, que nous ne voyons pas forcément depuis l’Europe. Ils voient à travers cela le fait que l’Islam est désormais présent dans la seule région du monde (l’Occident) qui lui avait toujours été hermétique. Au-delà de la simple Da’wa, Ils voient aussi les bienfaits pour la Oumma en termes d’élévation culturelle, intellectuelle et scientifique grâce à l’accès des musulmans à des structures éducatives avancées.

Cependant, si on analyse la situation actuelle dans la balance de la Sunna, nous sommes amenés à adopter une vision plus nuancée : sur le plan shar’î, la situation actuelle est comparable à celle des premiers musulmans à Mekka. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de distinction claire entre des territoires musulmans assurant paix et sécurité aux croyants et des territoires non-musulmans hostiles. A notre époque, une grande partie du Dâr ul-Islam est gouvernée par des régimes qui ne se contentent pas de refuser le droit d’accueil aux exilés musulmans, mais pire, qui mènent parfois eux-mêmes une répression féroce contre l’Islam ou bien qui se montrent complices des politiques répressives menées par des puissances occidentales.

De l’autre, les territoires non-musulmans ne sont pas toujours dans une hostilité irrémédiable envers les musulmans (hormis des cas extrêmes comme la Chine et les répressions des Ouigours). En Occident, malgré la multiplication de lois visant la pratique de l’Islam, une grande partie des musulmans peuvent encore vivre dans des conditions correctes. Il faut même se rappeler que pendant des décennies les pays occidentaux étaient bien plus sûrs que les pays arabes pour les musulmans, ce qui a mené des centaines de militants islamistes à trouver refuge en Europe pour fuir la répression dont ils étaient l’objet chez eux. Ces migrations vers l’Occident avaient d’ailleurs été comparées à l’exil des musulmans mekkois vers l’Ethiopie chrétienne.

Dans une telle situation, il n’est pas possible d’émettre un avis général, mais se contenter du « cas par cas ». Pour certains musulmans, il est bénéfique de vivre en Occident, ne serait-ce que pour apprendre de cette civilisation certaines vertus civiles perdues par la Oumma depuis des siècles. Pour d’autres, notamment les « opposants politiques », il est préférable de s’exiler afin d’échapper à la répression « administrative » que fait subir le régime français à l’égard de ceux qui le critiquent mais dont il est impossible de « judiciariser » le cas.

Pour terminer, je voudrais souligner un autre strabisme que l'on retrouve chez beaucoup de shouyoukh qui ne font pas clairement la distinction entre les populations musulmanes nées en Occident et les populations immigrées. Il n'y a certes pas de différence dans leur attachement à l'Islam (pour ceux qui y restent attachés). Mais politiquement, les nuances sont de taille.

De plus, est-il islamiquement cohérent de ne pas aborder frontalement les phénomènes migratoires consubstantiels aux logiques de mondialisation -que nous combattons- et à ses nombreux défis pesant sur la validité du projet de renouveau politique de la civilisation islamique ? Que ces populations mondialisées et homogénéisées par l'idéologie ultra-libérale rêvent de vivre en Occident pour y jouir de toutes les potentialités d'une vie hypermoderne, dans le cadre de la fin de la distinction entre Dar al Islam et dar al koufr, mais également entre Islam et non-islam, montre bien les limites de perception de certaines autorités religieuses.


A. S. Al-Kaabî

1Commentaires

    • Avatar
      Sofiane
      Jan 07, 2019

      As salamou'aleykum. Je regrette profondément que le cheikh ne sois pas au fait de la réalité des musulmans en France. Il est dans une sorte de conscience idyllique. il a du mal à comprendre que les musulmans n'ont absolument aucun pouvoir de décision même sur la nomination de leurs dirigeants. De plus, l'occidentalisation et la sécularisation ne vont aller que crescendo. Je ne parle même pas de la méga crise économique et financière qui arrive et qui débouchera sur une méga crise sociale qui, elle mēme, va attiser les tensions ethniques et religieuses. Je pense que d'ici quelques années, le paradigme sera totalement différent. Qu'Allah nous facilite. Wa salamou'aleykum.

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