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L’historiographie de l’étrangeté [Préface – Étrangers à ce monde]

L’historiographie de l’étrangeté [Préface – Étrangers à ce monde]

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Le hadîth le plus emblématique « l’Islam est apparu étrange et redeviendra étrange comme il est apparu » vient s’adjoindre à d’autres hadîth pour décrire le cycle historique de l’Islam à travers les époques.

Le premier rapport d’étrangeté est celui qu’entretient tout musulman envers les autres confessions religieuses. Ce rapport varie selon l’époque et selon l’état de la communauté. Il en était ainsi aux débuts de l’Islam lorsque les croyants étaient minoritaires et faibles comme le décrit le hadîth : « l’Islam est apparu étranger et redeviendra étranger ».

C’est effectivement ainsi, que l’Islam est apparu lorsque les premiers croyants vivaient proscrits à La Mecque et ailleurs, contraints parfois de fuir vers des contrées lointaines. Ceux qui se joignaient à eux et adhéraient à l’Islam paraissaient donc incohérents car ils rejoignaient un groupe minoritaire et s’exposaient immédiatement à la répression. Ceux qui ont fait le choix de l’Islam et de sa jeune communauté ont donc sacrifié la force pour la faiblesse comme cela est rappelé dans le Coran :

{Souvenez-vous lorsque vous étiez peu nombreux et faibles sur Terre, craignant à tout moment d’être capturé par vos ennemis. Mais Il vous a donné un refuge, Il vous a prêté assistance et vous a comblé de Ses bienfaits, cela afin que vous Lui en témoignez votre reconnaissance.} (Coran 8/26).

Le choix de la vérité est donc un choix douloureux, car il arrache l’individu à la masse conformiste et grégaire. Il quitte une situation confortable pour rallier une petite communauté, minoritaire, faible et oppressée. Le simple fait de prendre parti pour ce groupe constituait déjà un comportement incompréhensible pour les masses conformistes qui se rangent systématiquement du côté du plus fort.

Or, la foi consiste précisément à braver l’ordre établi, à prendre position pour la vérité et la justice même s’il faut pour cela être minoritaire, s’opposer au monde entier, être considéré comme étrange, étranger et subir des épreuves terribles.

Mais à ce moment-là, la force de l’Islam résidait précisément dans cette minorité de croyants déterminés et pourvus d’une foi inébranlable. Comme les Musulmans tirent leur force de leur tempérance et de leur détermination, le succès de cette religion a reposé sur une minorité pure. Mais ce succès devait paradoxalement amener l’Islam à devenir le nouvel ordre établi comme le sous-entend ce même hadîth. Triomphe après triomphe, le message du Prophète (ﷺ) s’est étendu et des peuples entiers embrassèrent la foi :« Cette religion atteindra toutes les régions que couvrent le jour et la nuit. »[1]. L’Islam est donc progressivement devenu la norme et l’ordre établi dans une grande partie du monde, et les Musulmans ont cessé d’y être considérés comme étranges et marginaux. 

A ce moment-là, les masses dénuées de réelles convictions, ceux qui ne font que suivre la tendance dominante, se sont alors tournés vers l’Islam, non pas par recherche acharnée de la vérité, mais parce que cette religion était devenue la norme sociale et politique. Le déclin de l’Islam est donc né de la perte de l’étrangeté : cette masse de gens de peu de valeur, a corrompue la religion de l’intérieur. Davantage préoccupés par les choses matérielles que par la fraternité à laquelle le Créateur les appelait, les hommes se sont entredéchirés pour la conquête du pouvoir et des richesses éphémères.

Ils se sont divisés en multiples sectes et factions, précipitant l’Islam dans la décadence. A mesure que la nation musulmane grossissait en nombre, la minorité de croyants se dilua dans cette masse de personnes corrompues et redevinrent étranges parmi leurs propres coreligionnaires. La foi et la détermination de ces masses étant trop faibles, il ne se trouva parmi eux personne pour faire front aux adversités et combattre avec abnégation les ennemis qui s’emparèrent alors des terres de l’Islam et achevèrent de détruire le monde musulman.



«…Et l’Islam reviendra étranger » :

La deuxième partie du hadîth décrit le retour de l’Islam à son état initial et la fin d’un cycle. Comme l’explique Ibn Rajab al-Hanbalî, ce n’est pas l’Islam en tant que tel qui disparait mais la foi authentique et la tradition prophétique : les personnes fidèles à l’enseignement du Prophète (ﷺ) sont une minorité parmi la masse des musulmans. L’histoire de l’Islam correspond en effet à cette expansion de l’enceinte communautaire avec les conversions et « l’entrée par milliers des hommes dans la religion ».

Les emblèmes de l’Islam sont maintenant partout diffusés mais ils ont perdu l’intensité et la ferveur qui animaient les Anciens :

« Il viendra un temps où il ne restera de l’Islam que le nom et du Coran que les lettres. Leurs mosquées seront pleines, mais vides de toute guidée, et leurs savants de la religion seront les pires êtres vivant en ces temps-là… »[2].

Le cercle des véritables croyants s’est rétréci et il est maintenant submergé dans un océan d’hypocrisie (nifâq) et de transgression. Un cycle est donc passé, l’Islam est apparu étranger quand dominaient les autres religions, et il est redevenu étranger au sein de la masse informe de musulmans détournés de la foi et de la fidélité à l’enseignement originel du Prophète (ﷺ).

Cette adhésion à l’Islam dans une époque de marginalisation implique deux qualités : l’intelligence et le courage. L’intelligence pour faire abstraction de la réalité présente et faire preuve d’une réflexion et d’un jugement perspicace pour rejeter les fausses évidences, et le courage pour endurer les dangers encourus pour un tel engagement. Seul un amour infaillible de la vérité peut fournir la force nécessaire pour mener ce combat et faire triompher la religion.



Le facteur occidental et le retour à l’état d’étrangeté

Dans leurs textes, les anciens ‘ulamâ’ étaient convaincus de vivre l’époque décrite dans ce hadîth par le Prophète (ﷺ), du retour de l’Islam à l’étrangeté. Ils constataient déjà la régression de la foi et s’alarmaient du déclin inexorable qui frappait la civilisation musulmane. Pourtant, si la nation islamique avait certes déjà atteint un degré avancé de corruption et de décadence, l’Islam en tant que croyance demeurait l’ordre établi, la référence principale et ses lois continuaient de régir ces sociétés.

Il a fallu des siècles encore et l’apparition d’un phénomène qu’ils n’auraient jamais pu imaginer pour que toute la profondeur de cette parole prophétique puisse être réellement comprise et appréciée. Ce n’est qu’à notre époque, avec l’apparition de la civilisation occidentale moderne sur la scène mondiale, étendant partout sa domination et brandissant des nouvelles idoles universalistes, que nous pouvons comprendre cette parole prononcée il y a 14 siècles.

L’Islam a cessé d’être l’ordre établi face à l’émergence de l’Occident qui impose avec succès au monde entier son idéologie et ses valeurs. L’Islam authentique est donc aujourd’hui bel et bien redevenu une croyance étrange et marginale, alors que les schémas de la pensée occidentale polluent, jusqu’aux esprits des musulmans.

L’idéologie occidentale dominante et la conception du monde qu’elle véhicule sont acceptées comme des évidences par les masses incapables de remettre en question ces idées fondées sur la « modernité » et l’immanence des valeurs. Le simple fait de croire en l’Au-delà et aux Anges est considéré comme une folie. Le simple fait pour un musulman, de pratiquer les fondements rituels de l’Islam telles que les prières quotidiennes, lui suffisent pour être considéré comme un fanatique et un illuminé.

Même parmi les masses se réclamant de l’Islam, les derniers musulmans à manifester leur désaveu des « valeurs occidentales », à contester l’idéologie « moderniste », constituent une minorité rejetée et méprisée par les leurs, quand ils ne sont pas opprimés par leurs gouvernements. Il est aussi difficile de nos jours de remettre en cause et de contester l’idéologie occidentale qui s’impose comme une évidence, qu’il était autrefois difficile et périlleux pour un jeune mecquois de rejeter les idoles de son peuple pour embrasser l’Islam.

La vérité parait si étrange dans un monde où la folie et l’incroyance sont devenues la norme, qu’il est nécessaire d’avoir une détermination et un esprit critique considérable pour pouvoir emprunter cette voie. En effet, l’adhésion à cette religion consiste dans certains contextes à prendre le contre-pied de l’ordre dominant, à remettre en cause la légitimité des dirigeants et des puissants. Le musulman devient donc étranger à l’ordre social et politique.

Mais de même qu’autrefois, l’Islam a triomphé grâce à une minorité de croyants irréductibles et sincères qui ont combattu l’ordre des idoles. C’est sur cette même minorité d’ « étrangers », de marginaux méprisés par les leurs, que repose aujourd’hui l’espoir du renouveau de l’Islam face au totalitarisme occidental :

« L’Islam est apparu étrange et redeviendra étrange comme il est apparu. Bienheureux seront les étrangers.»  « Qui sont les étrangers ? » lui demanda-t-on. Il dit (ﷺ) : « Ceux qui réformeront lorsque les hommes seront corrompus. »[3]

Ce hadîth est un message de réconfort lancé par le Prophète (a) depuis son époque, à l’intention des croyants des dernières générations, et en prévision de l’isolement qu’ils subiront au sein de la nation musulmane de la part de leurs propres coreligionnaires :

« Jusqu’à la fin des temps, il demeurera parmi cette nation, une faction victorieuse qui jamais ne faiblira malgré les déserteurs et les adversaires. »[4]

Malgré les tourments et le mépris qu’ils devront subir en cette vie, qu’ils sachent que le Paradis les attend et que leur cause est destinée à triompher : « Annoncez la bonne nouvelle aux étrangers… ».




A. Soleiman Al-Kaabî

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[1] Hadîth rapporté par Tamîm ad-Dârî, authentifié par al-Albânî.
[2] Hadîth rapporté par ‘Alî ibn Abî Tâlib dans le Kâmil  d’Ibn ‘Uday et le livre Les branches de la foi  d’Al-Bayhiqî. Hadîth considéré comme défectueux car il manque des rapporteurs dans sa chaine de transmission.
[3] Hadîth rapporté par Tamîm ad-Dârî, authentifié par al-Albânî
[4] Rapporté par Muslim, d’après Mu’âwiya.

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