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« Cancel culture » à l'assaut de la ''Divine Comédie'' de Dante ?

« Cancel culture » à l'assaut de la ''Divine Comédie'' de Dante ?

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« Cancel culture » à l'assaut de la ''Divine Comédie'' de Dante ?

Il y a quelques jours, les médias se faisaient l’écho de la modification de certains passages sur le Prophète Muhammad (ﷺ) dans une nouvelle édition hollandaise du célèbre livre : « La Divine comédie » de Dante, dans le souci de favoriser une lecture apaisée et sans tensions de cette œuvre par les « jeunes lecteurs ». Rappelons que la « Divine comédie » est considérée comme un chef d’œuvre de la littérature occidentale du XIVe siècle, faisant partie du patrimoine littéraire italien et, même de l'occident chrétien tout entier. Un livre, encore aujourd'hui, mondialement reconnu.

En effet, Dante (1265-1321) est avant tout un auteur médiéval, chrétien et de culture latine, à ce titre, son œuvre qui retrace l'histoire de sa descente aux Enfers, son périple et ses descriptions, réserve une place particulière à l'Islam et à ses représentants : on y retrouve le Prophète, `Ali (Ibn Abi Talib), Ibn Sina (Avicènne), Ibn Roshd (Averroès) et Salah ad-Dîn (Saladin).

Si, de manière générale et sur le fond, la position de Dante envers l'Islam, ses représentants et affiliés est clairement hostile, souvent il laisse percevoir (malgré lui...) des éléments attestant d'une reconnaissance positive concernant certains points précis (et il ne pouvait pas faire autrement vu l'éclat et l'attrait de la civilisation arabo-musulmane, nous en reparlerons). Mais en tant que chrétien, religieusement parlant, il ne pouvait pas non plus juger positivement la figure du Prophète de l'Islam, ni de son gendre 'Ali qu'il nomme « le chef fendu de la houppe au menton » (relatif à son assassinat) : car tout deux sont des « semeurs de scandale et de schisme ». 

Selon Dante, le premier est coupable d'avoir divisé l'humanité entre chrétiens et musulmans, le second d'avoir divisé les musulmans eux-mêmes entre sunnites et chiites. Il les place donc au fin fond de la neuvième fosse du huitième cercle des Enfers… La description qu'il fait du Prophète Muhammad (ﷺ) est particulièrement outrageante, et même délibérément abjecte et obscène :

« ...crevé du col jusqu’au trou d’où l’on pète. Les boyaux lui pendaient entre les jambes ; on voyait la fressure, et l’affreux sac qui change en merde ce que l’homme avale. ».

Un passage qui ne fait pas voler très haut la littérature latine médiévale.

Ainsi, c'est pour cette raison que Myrthe Spiteri, directrice aux Pays-Bas des éditions Blossom Books explique :

« Nous ne voulions pas blesser inutilement. Chez Dante, Mahomet subit un sort grossier et humiliant simplement parce qu’il est le fondateur de l’Islam. Avec notre série de traductions, nous voulons présenter les classiques de la littérature d’une manière accessible et agréable aux nouveaux lecteurs, en particulier aux plus jeunes ».

Si cette démarche peut paraître honorable, elle crée en réalité plus de problèmes qu'elle prétend en résoudre. Insidieusement ces « plus jeunes » vise (sans le dire), les jeunes musulmans en l’occurrence hollandais ici, et à qui on dénie les capacités intellectuelles de lire, de comprendre et de situer ce texte et ses passages tels quels, sans aucunes falsifications. Cette censure ne vise donc pas de manière positive ceux qu'on voudrait croire. La presse de Droite et d’extrême droite comprend encore le problème de travers en croyant qu'il s'agit d'une censure culturelle imposée pour l'Islam (ou par soumission à lui) alors qu'en réalité elle est décidée unilatéralement sans même que l'on interroge ces soi-disant ''jeunes lecteurs''.

De plus, c'est le signe profond d'un syndrome paternaliste post-colonial : de la même manière que l'on interdirait à des petits enfants certaines choses à ne pas faire, ne pas regarder ou ne pas lire, on transforme ou atténue une réalité, il s'agit encore d'une éducation paternaliste, voire d'une pure infantilisation derrière ce qui peut paraître être un ''bon sentiment''. Se pose la question, qui me préoccupe plus particulièrement, concernant cette volonté de vouloir effacer, transformer, modifier les réalités historiques sous des motifs ou des prétextes de toutes sortes.

L'apparition du débat sur la « Cancel culture » accentue encore ce vaste sujet. J'avais déjà exprimé mon sentiment concernant le déboulonnage de certaines statues et/ou le fait de renommer certaines voies publiques : est-ce là un véritable but en soi, un objectif politique à atteindre par les personnes discriminées ? Un réel motif de satisfaction si cela était réalisé ?

Personnellement en France, je suis d'avis que ce système historique de domination politique que nous subissons, qui hiérarchise, stigmatise et élimine les cultures différentes sous prétexte d'universalisme « républicain laïc », est si pervers et si vicieux qu'il pourra facilement déboulonner et renommer les rues. D'ailleurs Macron lui-même a demandé une liste de personnalités issues des minorités pour mettre un peu de « couleurs » dans nos rues. Or c'est de la peinture artificielle et une démarche superficielle qui n'éludera pas le fond problématique du sujet.

C'est comme mettre du « noir » ou du « beur » dans un gouvernement tant qu'ils reproduisent le discours de la culture dominante, sans aucune remise en cause de sa structure biaisée et de tous ses poncifs.

La « Cancel Culture » correspond et va parfaitement avec les sociétés ultra-libérales, or son application en France sera forcément perverse et faussée. Les pays-Bas, plus libéraux-libertaires, peuvent se permettre de changer ou même de réécrire, cela fait partie de cet esprit ultra-relativiste où tout est possible et tout peut être facilement remis en cause.

Or très personnellement, mon attachement à la réalité historique et à l'authenticité de l'ensemble des œuvres produites par l'humanité, à l'immense intérêt qu'elles ont pour comprendre les contextes, les civilisations, les sociétés passées et donc à comprendre les sources de notre réalité contemporaine et de l'actualité présente, me pousse à la critique de cette cancel culture en tant que culture de l'annulation, la culture de l'effacement, et pire de l'oubli.

En sachant qu'il y a en réalité deux types, deux conceptions de la cancel culture selon moi : celle de type anglo-saxon est à double tranchant, et il faut savoir où elle est absolument légitime et où elle sera totalement contre-productive.

Déboulonner des statues ou renommer des rues d'esclavagistes aux Antilles françaises, en revanche, est plus qu'un droit issu hypothétiquement de cette cancel culture, post black lives matters, c'est un devoir politique quand on connaît très justement la situation d'exploitation politique et économique que subissent encore les français d'origine antillaise, les injustices structurelles de la Métropole envers ses confettis issus du premier empire colonial.

Mais aussi et plus grave, quand on connaît la rente d'exploitation dont bénéficient encore les fameux « béké », descendants de ces familles esclavagistes dans ces îles, et qui dans un sens exerce encore leurs pouvoirs de domination. Ce n'est donc pas ici une « culture de l'effacement » mais une culture du combat politique dans son espace le plus symbolique et le plus légitime. Rien à voir avec le fait de vouloir changer le titre du livre «Dix petits nègres » d'Agatha Christie.

Pourtant importer une « cancel culture » en France, culture de l'effacement est contre-productive, tant que la structure politico-sociale ne se modifie pas d'elle-même, naturellement, en prenant en compte les réalités que cette société et ce système ont oubliée ou délibérément niées et combattues : le cas contraire, l'imposer par force contestatrice, risque de faire plus de mal que de bien. 

La seule et véritable « cancel culturel » ayant du sens en France est celle qui est capable de confronter (plutôt que d'effacer) et d'affronter la culture dominante et ses injustices historiques structurelles, celles qui non seulement persistent mais se sont très largement renforcées sous ce gouvernement. Une culture capable de remettre à sa place le story-telling, le pseudo roman national, et son pseudo-universalisme, sa vision aveugle et uniforme, ses effets passés et présents : mais sans vouloir l'annuler, chercher à la remplacer ou à la réécrire.

Inutile donc de débaptiser les milliers de collège et lycée, Faidherbe, Lyautey, Gallieni, Ferry dans lesquels des milliers d'entre nous sont passés, mais rappeler avec force leurs esprits, leurs œuvres et leurs écrits, certains à la limite du racisme primaire voire du suprémacisme européen typique du 19éme siècle, et on pourrait en citer des centaines, de Chateaubriand à Tocqueville, sans même aller plus loin dans le passé où les choses sont encore éminemment plus problématiques si nous ne les contextualisons pas !

Ainsi au lieu de les effacer, ou de les réécrire, il faut une culture de la confrontation, paisible et apaisée, sans peur ni reproche, celle qui soit capable de les critiquer avec profondeur, de les remettre en cause, de montrer que leurs implications ne sont pas passées mais encore actives. C'est dans ce débat contradictoire, dans cette confrontation dans le champ publique, celui des idées, que la structure de la société se transforme en profondeur, si toutefois tous ont la liberté de débattre : ce qui n'est pas le cas dans l'espace médiatique français totalement verrouillé.

Car effacer ce qui permet de comprendre la réalité d'un phénomène empêche de comprendre les principes et raisons de son activité. C'est pourquoi la cancel culture en France est dangereuse, alors qu'elle reste naturelle dans un système ultra-libéral, puisqu'elle existe légitimement avec d'autres principes culturels et d'autres modalités d’expression et de réflexion de ses cultures.

La cancel culture, celle de l'annulation et de l'effacement, c'est donc surtout se priver de la réalité, c'est créer une conscience fausse, sans racine, ni profondeur, vide et morte. Car rappelons que la culture conformiste en France, celle qui est droitisée actuellement par le système politico-médiatique est elle-même à la base une « cancel culture », culture dominante et de domination sur les autres cultures minoritaires, effacées par l'assimilation (sauf par existence folklorique ou réappropriation culturelle...)

« Cancel culture » versus « Level culture »

Ainsi concernant Dante et sa divine comédie, la seule ''cancel culture'' pertinente, et infiniment plus puissante que de vouloir réécrire ou supprimer un passage problématique pour des jeunes musulmans, ''sous-éduqués, incapables de contextualisation et aux réactions passionnelles primitives'' : serait de rappeler avec force et arguments une réalité que peu savent et qu'encore peu sont capables d'admettre : l'un des chefs-d’œuvre de la littérature occidentale écrite par Dante est largement inspiré par des sources arabo-musulmanes (j'en avais déjà fait mention dans une note de IFF/2011).

Or justement, c'est le sublime exemple de ce que j'essaie d'exposer ici : c'est l'absence de cette réalité qui est problématique et qui témoigne que la vraie « cancel culture », celle imposée par le conformisme actuel, et qui par dogmatisme, par rigidité, par facilité ou tradition, empêche l'existence et le développement d'une nouvelle approche culturelle.

La page francophone (!!!) de Wikipédia, portail de la vulgarisation massive du savoir, sur la divine comédie ne fait justement pas mention du débat concernant les sources musulmanes de Dante, alors que celle en anglais en fait mention.

D'ailleurs même en espagnol, aucune référence à ce sujet ! Or c'est un comble car c'est le grand chercheur et orientaliste espagnol Miguel Asìn Palacios qui en 1919 et en 1924 a révélé les premiers éléments de ce qui était une thèse, mais est désormais devenue une réalité impossible à nier. Il publie en 1919 ''Traité de l'Eschatologie islamique dans la divine comédie'' et ''Histoire et critique d'une polémique'' en 1924.

S'il est le premier à formuler en détail et à prouver l’étrange ressemblance de l’œuvre de Dante avec des récits de la tradition islamique, les similitudes étaient tellement flagrantes que ceux qui connaissaient ces deux sources avaient déjà fait le rapprochement : un certain Juan Andrés en 1780, A-F Ozanam en 1838, C. Labitte en 1901. Le voyage au fond de l'Enfer de Dante, sous Jérusalem et en compagnie de Virgile puis de Béatrice, est un étrange parallèle avec la tradition prophétique sur « al isra et al mi'raj », l’ascension du Prophète vers les Cieux en compagnie de l'archange Jibril, au dessus de Jérusalem !

Les similitudes sont beaucoup trop nombreuses pour être citées ici, mais il est devenu évident que Dante avait accès (directement ou non) à des sources musulmanes, non seulement le Coran (disponible traduit en latin) ou des recueils de Hadith mais aussi la sira du Prophète. Les spécialistes ont également cité des œuvres plus ou moins inspirées du livre d'Ibn 'Arabi « Kitab al Isra » ou ''Rissalat al Ghofran'' de Abu 'ala al Ma'arri.

Plusieurs autres spécialistes ont prouvé que Dante connaissait les récits sur le voyage prophétique notamment via Brunetto Latini, un florentin ambassadeur en Espagne prés du roi Alphonse de Castille. Dante appelait Latini « maître », c'est lui qui aurait pris connaissance des récits prophétiques en Espagne, et a écrit à son retour ''Livre du trésor", traité encyclopédique dans lequel se trouve une brève biographie du Prophète.

Mais il n'est pas le seul. En 1949, deux autres auteurs prouvent qu'un livre nommé ''Liber Scalae Machometi'' : le livre de l’échelle de Mouhammad (relatif à son ascension dans les cieux) joue un rôle crucial dans la Divine comédie de Dante. Son traducteur n'est autre qu'un certain Bonaventura da Siena, notaire ayant vécu à la cour d'Espagne, qui connaissait lui aussi personnellement Dante.

En plus des multiples parallèles, ressemblances et absolues similarités, certains vers de Dante semblent être directement issus de l'arabe lui-même. Dans les translittérations phonétiques, le P remplaçant souvent le B, ce vers : « Pep é Satan, pep é Satan aleppe » (Enfer, VII, 1) devient : «   Bâb ash-shàytan, bâb ash-shaytan ghalaba /باب الشيطان باب الشيطان غلب"qui signifie " La porte de Satan, la porte de Satan a gagné "...

Ainsi ce que beaucoup ont cru et croient encore être totalement sorti de l'imagination de Dante Alighiéri a en réalité trouvé son inspiration dans les récits du voyage prophétique : un des chefs-d’œuvre de la littérature occidentale doit son existence à un récit islamique.

L'exemple parfait prouvant qu'au lieu d'une pseudo « cancel culture » qui s’évertuerait à vouloir effacer, changer, transformer un passé, ses traces et son patrimoine, par tactique politicienne ou par ultra-relativisme, il nous faudrait plutôt un concept de « level culture » prête à confronter le déni de la culture dominante.



Aïssam Ait-Yahya

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Sources :

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