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LAÏCITÉ : ENTRE PHILOSOPHIE, HISTOIRE ET IDÉOLOGIE

LAÏCITÉ : ENTRE PHILOSOPHIE, HISTOIRE ET IDÉOLOGIE

En évoquant la Laïcité nous allons toucher au domaine du Sacré et au cœur même de la religion de la République.

Il faut avouer qu'une certaine inculture règne autour de ce principe en France. Origine, forme, usage et principe : la confusion semble être même entretenue par les pouvoirs publics et par différents acteurs. D'autant plus que, moins la réalité historique, juridique et idéologique de la Laïcité est connue, plus il est facile d'en faire dire ce que l'on souhaite, et de la faire appliquer là où elle n'avait pas à l'être à l’origine.

Mais le pire est que des musulmans français adoptent des positions extrêmement naïves qui viennent aggraver la faible culture envers cette notion polymorphe. Les slogans « Laïcité on t'aime » ou « Laïcité protège-nous ! » vue et entendue dans diverses manifestations contre l'Islamophobie sont bien évidemment les tristes caricatures d'un système d'autoflagellation pervers où certains croient avoir pour obligation (salutaire) de crier un attachement indéfectible à un principe pourtant utilisé depuis 1989 contre eux et qui restreint leurs Droits et Libertés... Le tout censé être (selon eux) le gage d'une bonne citoyenneté dans les yeux inquisiteurs de l’État et de la société française.

Si tous les pays occidentaux ont connu la sécularisation et un certain degré de laïcisation (mais avec une distinction libérale très nette entre institutions et citoyens, qui a du mal à exister en France...) très peu (voire exclusivement la France et ceux qui ont pu l’imiter) ont débouché sur la-dite ‘’Laïcité’’. Ceci étant dit, je ne rappellerai pas ici l'origine chrétienne de la sécularisation « laïque » : toute une série de travaux scientifiques ont très largement démontré que cette idée/principe ne pouvait émerger qu'en terre de tradition, de culture et d'histoire chrétienne 1.

Malgré ce qu'il en est dit, il est évident que la laïcité française possède une part d'anti-religion, au delà de la simple connotation anticléricale que certains historiens républicains essaient de lui donner.

Ceci dans la seule mesure où, dès le départ, elle cherche à contrôler puis éliminer la religion de l'espace public, à laïciser les consciences, et à encadrer l’expression de la Religion (notamment sa libre expression sociétale et politique), dans une société française encore très catholique jusqu'à la fin du XIXème siècle. D'ailleurs la déchristianisation, dans la France révolutionnaire, ne débute qu'après avoir adopté la Constitution Civile du clergé (1790) en obligeant les prêtres à prêter serment d’allégeance à la Nation et à la Loi plutôt qu'à l’Église, au Pape ( ?) et à Dieu (250 ans plus tard, il est à craindre que les imams français ou simples musulmans, n’appartenant pourtant à aucun Clergé ni à aucune Église, fassent l'objet d'une mesure comparable...).

Mais ce n'est qu'à partir de la IIIe République que la Laïcité apparaît réellement : elle n’était auparavant qu'une idée vague découlant de plusieurs sources et phénomènes, elle deviendra désormais un principe idéologique, et c’est d'ailleurs en 1871 qu’apparaît pour la première fois ce terme. Les Républicains libéraux, modérés ou socialistes2 en feront une véritable arme de combat contre les catholiques et l’Église et les partis de….Droite ( !).

Officiellement, il s'agit de lutter pour préserver la République et la Démocratie, de garantir la neutralité de l’État et l'égalité de tous devant ses Lois, d'assurer les libertés individuelles, de croyance, de conscience et de culte. Mais aussi un combat idéologique et philosophique : « Libérer la société de l'obscurantisme de l’Église », vue comme une institution dangereuse et rivale, dont les idées conservatrices vont à l'encontre de la « Modernité, du Progrès, de la Raison et de la Science ».

Ainsi l’École est la première institution à être laïcisée avec les lois Ferry (1882) en éliminant les contenus religieux dans l'enseignement et en éliminant les religieux du corps enseignant.

Mais officieusement, il y a une volonté de réduire et même chez certains d'abolir la religion traditionnelle (ici catholique), de favoriser un certain athéisme, ou de créer une nouvelle philosophie religieuse républicaine : une foi humaniste laïque en pleine phase avec la Modernité du temps et ses utopies.

Il y a bien donc bel et bien un double discours et une double vision de la laïcité qui apparaît ; on pourrait parler ici de « taqiya » de ces républicains qui publiquement parlent de tolérance et liberté, mais en réalité, ont une volonté de créer une forme de religion séculière en tous points compatible avec la République.

Ainsi, que cela soit Jules Ferry qui avouait que « Si nous avons promis la neutralité religieuse, nous n’avons pas promis la neutralité philosophique, pas plus que la neutralité politique »3 ou bien René Viviani qui confirmait que « La neutralité fut toujours un mensonge. Nous n’avons jamais eu d’autre dessein que de faire une université antireligieuse [...] de façon active, militante, belliqueuse… Nous nous sommes attachés à une œuvre d'irréligion, nous avons arraché la conscience humaine à la croyance. »4,

un grand nombre parmi les pères fondateurs de la Laïcité française savait que dès le départ « Le but de l’école laïque n’est pas d’apprendre à lire, à écrire et à compter, c’est de faire des libres-penseurs. L’École laïque n’aura porté ses fruits que si l’enfant est détaché du dogme, s’il a renié la foi de ses pères… L’école laïque est un moule où l’on jette un fils de chrétien et d’où s’échappe un renégat »5

Le Laïcisme (lutte contre la Religion) est donc bel et bien tapis au sein de la laïcité définie comme simple neutralité.

Pourtant, à coté de ceux-ci, il y avait des Républicains pragmatiques, ou plus libéraux, et donc adeptes d'une laïcité plus libérale (certains aujourd'hui la nomment « ouverte » ou « inclusive »).

Et justement, au début du XXème siècle, devant l'urgence pour tous les républicains de légiférer définitivement sur le statut de l’Église et le rôle de l’État vis-à-vis des religions, ces deux positions politiques vont s'affronter autour du degré de Laïcité à appliquer. Celle de Maurice Allard, une laïcité « laïciste » assumée, qui ne vise qu'à « la diminution de la malfaisance de l’Église et des religions...que la religion devienne chose anormale... à déchristianiser le pays... »6 et celle d'Aristide Briand « la liberté de conscience est inséparable de la faculté, du droit pour les fidèles d'exprimer librement leurs sentiments religieux sous la forme du culte.... »7.

Finalement, dans ce débat passionné, c'est la vision libérale et neutre qui cherche l'unité nationale et la conciliation avec les catholiques (et les religions) qui a fini par s'imposer en 1905 : « La loi que nous avons faite, c'est bien une loi de liberté qui fera honneur à la République...»8

Ainsi faite, la laïcité reste dans un cadre modéré, elle est synonyme ici de neutralité de l’état et de ses institutions (personnes morales). Précisons qu'à l'origine, c'est bien évidemment seulement l’État qui est neutre ou laïque et non ses citoyens, même si déjà dans la vision française de la neutralité laïque, les fonctionnaires dans l'exercice de leur mission publique, doivent faire preuve d'une stricte neutralité, indifférence et impartialité devant le fait religieux. Et ici neutre veut dire invisible : ce qui pose déjà un certains nombres de problème de droits fondamentaux (le fonctionnaire, en tant que citoyen, est-il libre tel que le prévoit la DDHC ? En espèce, en France, la réponse est non car il n’a pas le droit de montrer publiquement son appartenance religieuse, ce qui est impensable dans tout autre pays occidental)

Donc État laïque (fonctionnaire aussi...) mais pas forcément ses autres citoyens : cette nuance est très importante à rappeler car la laïcité est aussi une philosophie (certains parlent de valeurs), une idéologie, or chacun est libre dans sa conscience personnelle, d'y adhérer ou non, chacun est libre de se revendiquer laïque ou pas (Ferdinand Buisson parlait de « foi laïque » c’est à dire de croyance, croire ou ne pas croire, ce qui montrait assez l’aspect ‘’néo-religion’’ de ce principe»...), finalement de croire à l'excellence de ce modèle ou même de le critiquer : ceci faisant partie des libertés fondamentales posées par la DDHC.

De plus nous l'avons vue, la Laïcité connaît des degrés et des niveaux différents qui se définissent au gré du jeu politique, de la société et des intérêts politiciens ( ou des passions/hawa du Demos comme disait déjà Platon ou Aristophane) : d’où la cacophonie actuelle où chacun peut défendre sa propre vision de la laïcité et se considérer comme le « vrai défenseur de la laïcité ».

Mais en revanche, la laïcité est aussi un principe juridique légal, et ici, tous sont tenus de s'y soumettre sous peine d'infraction : et là encore c'est le législateur qui définit, oriente ses domaines d'applications. Et c’est bien tout le problème dans une démocratie ou rien n’est immuable et où tout est versatile. Adhérer, croire, respecter : autant de termes au sens confus et qui sèment la confusion dans le discours des théologiens et des inquisiteurs de la laïcité républicaine (Ne pas croire = être un mauvais citoyen, voir pire..)

C'est cette ambiguïté, à laquelle s'ajoute le double visage de la Laïcité, que les musulmans, comme l'ensemble de la société française actuelle, n'arrivent pas ou plus à saisir, et à délimiter, pour protéger leurs propres espaces de liberté de conscience.

Il semble que l’État et les pouvoirs publics, hommes politiques, intellectuels et médias entretiennent gravement cette double confusion qui porte doublement préjudice. Non seulement nous sommes tous tenus de nous revendiquer laïques et d'adhérer moralement à la laïcité (dire le contraire pour un musulman c’est être séparatiste), mais en plus, celle-ci est de plus en plus comprise comme devant combattre toute expression de la religion dans la société. Et avec la zemmourisation des esprits et l’extension (totalitaire) de la Laïcité, même l’adjectif « public/publique » sombre lui aussi dans les confusions les plus gravissimes alors qu’ils sont originellement différents : car l’un est relatif au domaine de l’état et ses institutions, l’autre à l’espace de vie sociale appartenant à tout le monde. Ce qui valide encore plus la confusion entre État et citoyens.

Depuis 1989, nous constatons très clairement une réactivation d'une laïcité de combat et antireligieuse (celle d'avant 1905), du fait de la présence de plus en plus visible de citoyens français pratiquant le culte de l'islam, ses rites, et en montrant des signes de religiosité musulmane visible dans l'espace public.

Cette laïcité ne se suffit plus de son cadre légal d'origine, en 2004 en interdisant le port du hijab dans les établissements scolaires, elle extrapolait déjà la loi de 1905 qui ne prévoyait que la neutralité de l’état et de ses institutions, et non pas la neutralité (laïcisation forcée) de ses usagers (écoliers/lycéens) qui ne sont pourtant même pas assimilés à des fonctionnaires.

Aujourd'hui encore, elle cherche à s'appliquer partout pour éliminer toute trace de religion (musulmane), ne distinguant plus espace public et sphère publique, tentant même de légiférer et d'influencer le secteur privé ! Plus rien n'est épargné : individus (mamans accompagnatrices) ou institutions (les universités). Tout l’enjeu pour le gouvernement actuel est d’étendre ces définitions et ces principes pour pouvoir y appliquer une laïcité radicale qui laïcisera de force les musulmans.

Cette laïcité, comme religion officieuse de la République, cherche à devenir désormais la religion officielle de tous ses citoyens : contrôler les consciences, débusquer les hérétiques dont tout les comportements sont surveillés ; s'imposer comme dogme, soumettre tous les espaces jusqu'aux plus profondes et intimes convictions.

A tel point que les rares qui osent défendre encore publiquement l'esprit libéral de la laïcité se font accuser d’être des « islamo-gauchistes », agents naïfs ou collaborateurs actifs du vaste « complot islamique » au porte du pouvoir en France...

Telle qu'elle est mise en avant et dangereusement comprise actuellement, et si nous nous rappelons ses formes lointaines, ses velléités de religion non assumées, nous pourrions dire que la laïcité possède à la fois les tares de l’ancien catholicisme médiéval (l'intolérance), celle de l’État de l'Ancien Régime (l'absolutisme) et celles des idéologies séculières nées au XIXème siècle (totalitarisme). Intolérante, absolutiste, totalitaire et tyrannique ?

C'est peut-être l'horizon d'une future laïcité française, qui ne serait même plus à géométrie variable, mais qui pourrait aisément évoluer vers un modèle plus extrémiste dans une démocratie à bout de souffle telle que la nôtre.

D'ailleurs, les différentes questions et propositions lors des débats sur l'Islam proposent régulièrement de refonder la loi de 1905 pour l'adapter à la présence de l'Islam et des musulmans en France. Seule la résistance des tenants historiques de la laïcité de 1905 (catholiques et certains francs-maçons), mais aussi la grande difficulté constitutionnelle de le faire, les en empêche. Mais concrètement, sur le terrain réel de nos droits et libertés, difficile de demander à une laïcité devenue fébrile, déjà soumise aux définitions politiciennes et populistes, expansive depuis plus de 30 ans, de continuer encore à « nous protéger ».

Au contact de l’islam et des musulmans, l’État Français et les gouvernement successifs effritent eux-même la laïcité historique qui si elle existe encore théoriquement, se perd de plus en plus dans la pratique réelle. Car l’État mobilisent ses anciens réflexes coloniaux, et il est de moins en moins neutre avec sa propre « religion ».

Il faut désormais se mobiliser derrière la seule notion politique qui possède encore du sens : la Liberté. Se demander si la France est véritablement un pays où les citoyens sont libres tel que la DDHC le proclame.

La Liberté, celle de croire ou ne pas croire, d’expression et de conscience, existe t-elle pour les citoyens musulmans, pleine et entière, autant qu’elle peut exister pour les autres ?

Mettre en avant les graves contradictions, les hypocrisies de la théorie française qui ne s’applique peu ou pas, ou selon certaines conditions qui n’existent pas ailleurs, c’est prouver de manière irréfutable le mensonge républicain qui ne résistera à aucun fait, à aucun sophisme des politiques.

Ce n'est qu'en mobilisant de manière consciente et constante le principe de Liberté dans la défense de notre identité musulmane, que l’État lui-même remobilisera une laïcité libérale. Cela dans une volonté lucide de conciliation, et aussi, pour tenter de neutraliser à terme l'exercice de cette liberté décomplexée, celle de contester ses propres dogmes et principes dont, contrairement à ce qu’il croit, cette contestation est facilitée et favorisée par sa propre politique, bien plus que n’importe quel « islamisme ».

Or seule une contestation politique radicale et une ferme résistance envers les pratiques gouvernementales pourra porter ses fruits.

Aïssam Aït Yahya

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1 - J'ai synthétisé l'ensemble de ces questions dans certains chapitres de mon ouvrage « De l'idéologie Islamique française », et j'ai étudié les conditions d’émergence difficiles d'une laïcité interne à l'Islam dans « Les origines chrétiennes d'une laïcité musulmane », sauf en développant une grande hétérodoxie dans le dogme.

La sécularisation/laïcisation concerne surtout les pays de tradition catholique et protestante ; le christianisme orthodoxe connait une histoire un peu plus particulière sur ce point, or le communisme a permit d’accelerer un processus qui aurait été plus lent sans.

2 - Voir les premières mesures laïques de la célèbre « Commune de Paris » en 1871.

3 - « De l'idéologie islamique française »

4 - « De l'idéologie islamique française »

5 - « De l'idéologie islamique française » (Déclaration d’un inspecteur académique)

6 - Député socialiste du Var, discours à la Chambre des Députés, 10 avril 1905.

7 - Séance publique, Assemblée Nationale, 10 avril 1905.

8 - Discours à la Chambre des Députés, 3 juillet 1905.

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