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La sécularisation française à l’épreuve des caricatures

La sécularisation française à l’épreuve des caricatures

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La sécularisation française à l’épreuve des Caricatures :
Ou les mutations du blasphème



Dans IIF, revenant sur toute l'Histoire philosophique et religieuse qui avait donné naissance à la Modernité occidentale, mais aussi posé les bases de la France moderne, je faisais le constat que la Modernité était issue des contradictions du Christianisme. Paradoxalement, la Modernité était à la fois l'aboutissement naturel du christianisme, tout en s'étant construite contre lui : « La religion de la sortie de la religion »[1].

La Modernité s’est donc, en partie, forgée contre les fondements de la Religion chrétienne traditionnelle tout en étant sa propre évolution. Même si, en France, Modernité et Catholicisme se sont livré un combat à mort qui s'est finalement soldé par la défaite et la lente capitulation du second face au premier. Je finissais l’une des parties en disant que dans cette religion où un homme ('Issa [Jésus] fils de Maryam [Marie]) fut adoré en tant que divinité : ce sont tous les hommes qui finiront par avoir la prétention de devenir des dieux sur Terre. Athanase d'Alexandrie, un des Pères de l'Eglise chrétienne, disait « Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu »[2].

Les néo-religions

Ainsi, je concluais en disant que la Religion, au sens ou sociologues et anthropologues la définissaient (« système global qui crée des dispositions de l'esprit et des motivations durables chez l'homme » pour C. Geertz) n'avait absolument pas disparu en réalité. Certes, les anciens mythes, mythologies, croyances traditionnelles (« Jésus Dieu incarné mort crucifié sur la croix et ressuscité ») meurent dans les cœurs des hommes modernes de cet Occident anciennement chrétien (« Entzauberung der Welt / Le désenchantement du monde » dont parlait Weber) mais, bien au contraire, la religion s'était tout simplement transformée, et avait pris d'autres formes en Occident. Elle lui propose désormais un autre « enchantement » avec d'autres dispositions de l'esprit et d'autres motivations. Cela jusqu'au point où l'on peut dire que l'athéisme, dans certaines formes et modalités d'expression chez certains de ses adeptes, est aussi une religion.

Plus important encore : la sécularisation faisait en sorte de donner un forme religieuse aux nouvelles idéologies politiques issues de la Modernité, elles deviennent ainsi des « religions modernes » ou des religions séculières (« Je propose d'appeler « religions séculières » les doctrines qui prennent dans les âmes de nos contemporains la place de la foi évanouie et situent ici-bas, dans le lointain de l'avenir, sous la forme d'un ordre social à créer, le salut de l'humanité », Raymond Aron).

Quand nous approfondissons ce point, nous remarquons alors que la sécularisation occidentale est aussi le processus qui empêche/limite/interdit la religion traditionnelle de jouer un rôle socio-politique majeur dans la vie de la cité, dans l'organisation de la chose publique (l'antique res publicae romaine), mais par contre, inversement, elle fait en sorte que l'idéologie politique moderne devienne une religion dans le cœur et la conscience des hommes. Bien pire et plus fortement encore quand cette sécularisation se transforme en laïcisation, comme ce fut le cas en France.

Mais de manière générale, l'homme occidental « moderne » ne se rend pas compte de ce long phénomène « séculaire », ceci alors qu'il a simplement changé de religion : démocratie, communisme, laïcité, libéralisme, nationalisme, etc. Peu importe, toutes peuvent avoir des formes parfaitement religieuses pour les hommes d'aujourd'hui, mais des formes modernes : donc invisibles et insensibles pour lui. Bien entendu, en France, ce phénomène est encore largement plus profond qu'ailleurs en Occident. La Révolution a favorisé une déchristianisation très souvent violente, suite à quoi le processus de sécularisation dut aussi prendre une forme antireligieuse pour combattre l’Eglise catholique. Si bien que la spécificité française est quasiment unique : l’américain, l’anglais, l’allemand, le scandinave, tous occidentaux, sont pourtant très loin de comprendre le rapport à la Foi et à la religion.

Une fois que nous avons compris que les religions n'avaient pas disparu, que certaines ont simplement été abandonnées au profit de nouvelles ou alors se sont transformées (le catholicisme français étant devenu un catho-laïcisme...), et que les hommes contemporains sont encore religieux, mais croyant simplement en de nouveaux dogmes, avec de nouveaux cultes et rites, nous pouvons donc dire que la notion de sacré, elle aussi, est toujours là.

La sacralité étant cet espace physique ou moral, cet objet ou principe, intouchable et inviolable, et en qui tous doivent respect, dévotion et révérence. Elle existe forcément dans toutes les religions, anciennes ou modernes, traditionnelles ou séculières, cela comme la notion inverse de Blasphème, lorsqu'on déshonore gravement et délibérément cette sacralité.

Et, si nous suivons le cours de l'évolution religieuse de l'Occident, nous pouvons donc affirmer que non seulement le sacré existe, mais qu'il s'est lui aussi « modernisé », il s'est « sécularisé », il a tout simplement pris de nouvelles formes. Or, fatalement, de la même manière, si le sacré existe dans ces religions modernes, l'interdiction du blasphème existe toujours. En réalité, il s'est juste transformé également.

C'est donc avec la Révolution Française que commence la sécularisation particulière (et radicale) de la France. Celle qui voit apparaître de nouvelles notions ou symboles qui reprennent à leur compte la sacralité religieuse issue du catholicisme. Dans la nouvelle religion « républicaine » : la Nation prend la place de Dieu, elle a d'ailleurs, en Droit, la Souveraineté Absolue ; ainsi, tout ce qui la représente deviendra fatalement sacré et inviolable. La trinité est remplacée par le drapeau tricolore, l'Ave Maria par la « Marseillaise », Marie par Marianne, etc. [3]

Le « Blasphème républicain »

Dans la législation française, si la notion de blasphème n'existe pas, d'autres terminologies moins connotées religieusement (!), apparaissent pour définir et sanctionner actes ou paroles qui portent atteinte à des symboles tels que le drapeau national ou l'hymne. Cette « sacralité » est officialisée par deux textes juridiques :

 - Celui issu de la décision rendue par le Conseil d'Etat le 19 juillet 2003, qui introduit dans le Code Pénal un délit d'outrage public à l'hymne national ou au drapeau tricolore, punissable de 7500 € d'amende et/ou de 6 mois de prison, si le délit est commis en réunion (art. 433-5-1). Elle sanctionne : « Le fait, au cours d'une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques, d'outrager publiquement l'hymne national ou le drapeau tricolore » !

- L'autre, vient directement du pouvoir règlementaire qui est intervenu avec un décret du 21 juillet 2010, pour compléter la précédente. Il introduit dans le Code Pénal un article R645-15 punissant de l'amende prévue pour les contraventions de 5ème classe (soit 500 € maximum) le fait de « détruire, détériorer ou utiliser de manière dégradante » l'emblème national, dès lors que cette action se déroule « dans un lieu public ou ouvert au public » et qu'elle est commise dans « des conditions de nature à troubler l'ordre public et dans l'intention d'outrager le drapeau ». Le décret vise aussi la diffusion de ces actes « même commis dans un lieu privé » !![4]

Arrêtons-nous un instant sur le délit d'outrage au Drapeau qui montre clairement le basculement du sacré, le « changement de religion », et la persistance d'une certaine idée du blasphème, cela avec deux faits divers qui avaient fait l'actualité.

Le premier est celui ayant motivé le décret de 2010. En mars de cette année, une publication fut récompensée par la Fnac de Nice, dans un concours de photographies : elle représentait un homme, pantalon baissé aux chevilles, s'essuyant le postérieur avec le drapeau tricolore. L'affaire créa un scandale politique, tant à Gauche qu'à Droite. La Ministre de la Justice du moment, Michèle Alliot-Marie, avait voulu poursuivre les auteurs.

Pourtant, la loi de 2003 ne permettait pas de les sanctionner, d'où le décret de 2010, beaucoup plus large dans sa capacité à le faire. Désormais, en manifestation publique, dans un lieu public ou ouvert au public, et même dans un cadre privé, manquer de respect, déshonorer et avilir le drapeau français est un délit. Ni la liberté d'expression, ni même la liberté artistique ne sauraient être invoquées ![5] Le drapeau est ainsi devenu un objet sacré : comme tout objet sacré, le déshonorer est un sacrilège.

La deuxième affaire est celle provoquée par la représentation d'une pièce de théâtre, intitulée « Golgota Picnic ». Dans sa première version, un vieillard défèque sur scène et son fils vient le nettoyer, avec pour arrière-plan le portrait du Christ. Les excréments récoltés par le fils étant destinés à être lancés par des enfants sur le visage de Jésus à la fin de la pièce. Il semblerait que, face au début de polémique, sa représentation parisienne se soit ensuite modifiée : le portrait de Jésus se déforme, des cavités apparaissant sur le haut de son visage, de la matière fécale coule et recouvre le portrait. Et pour ajouter à l'effet, une odeur nauséabonde d'excrément est diffusée.

Devant la mobilisation de quelques catholiques, l'habituel discours conformiste de la République Laïque a fortement rappelé la liberté artistique, la liberté d'expression et le droit au blasphème (qui selon eux n'existait pas) ! Le tout en accusant une poignée de catholiques, qualifiés alors de « traditionnalistes », voire « intégristes ».

Ces deux affaires sont assez ironiques l'une vis-à-vis de l'autre : user du drapeau tricolore pour se nettoyer le postérieur est un délit, même dans un lieu privé sans être susceptible de provoquer un trouble à l'ordre public ; par contre, déféquer sur le Christ est une liberté, surtout quand elle est publique, bien qu'elle puisse susciter un trouble à l'ordre public... Cet exemple montre la persistance du sacré, de la notion de blasphème et de sacrilège : la sacralité du Christ, antique sainte figure (divine !) de la religion catholique, ne pèse plus rien devant celle du Drapeau tricolore, sanctifiée par la néo-religion républicaine. C'est la preuve de l'existence d'un blasphème républicain :

« L’expression de « blasphème républicain » est certes une métaphore, mais elle correspond cependant à une perception collective sacrée des signes et insignes de la République. Parmi eux, le drapeau tricolore, qui est une sorte de cristallisateur de la sacralité républicaine. »[6]

Le président Macron disait il y a quelques temps encore : « Nous avons droit au blasphème, à critiquer, à caricaturer les religions ». Nous savons que cela est (encore) à géométrie variable, le droit au blasphème est autorisé seulement pour les religions traditionnelles. Mais clairement interdit pour la religion nationale actuellement en vigueur en France. Rien n'a véritablement changé : mis à part la religion et le transfert du sacré. Et quand il rajoutait que « L'ordre républicain n'est pas l'ordre moral » il faut comprendre, bien au contraire, que l'ordre républicain un ordre moral laïciste qui, par obsession pour l’Islam, devient islamophobe.[7]

Tout ceci encore, avant qu'une ONG française opérant en Afrique du Nord ne licencie un dessinateur mauritanien pour avoir caricaturé le Président français, en prétextant une offense à ses symboles et des caricatures ridiculisant le régime français (crime de « lèse-majesté » ?). Il est à parier que si ce mauritanien avait réalisé ses caricatures sur l'Islam et les musulmans ou bien sur ce qui leur est sacré, celui-ci aurait été acclamé en héros de la liberté (française)... [8]

Le droit à la caricature et au blasphème existe en France, cela fait partie de sa culture politique et son histoire. Cela est souvent rappelé et répété en boucle, c'est une réalité indéniable, nous devons en prendre acte, l’assimiler et le comprendre. Par contre, il est bien plus intéressant de retourner l'analyse, et de s'attarder sur cette notion de « blasphème républicain » : en prenant la forme d'outrage aux symboles de la Nation, il devient formellement interdit... L'affaire des caricatures nous donne l'occasion, encore une fois, de prouver l'existence d’une sensibilité de type religieux : une religion civile séculière française, que l'on peut appeler « républicaine laïque ».

On en trouve déjà trace dans l’œuvre de Rousseau, puis fut mise en œuvre durant la Terreur, poussant jusqu’au délire thermidorien, pour ne citer que cet épisode éloquent du glorieux récit français. Les discours de Robespierre transpirent cette foi mystique capable de toutes les épurations idéologiques. Cette « religion civile », devient de plus en plus intégriste, absolutiste, totalitaire et intolérante (le spécialiste français de la laïcité, Baubérot, parlait déjà de l’existence d’un « intégrisme républicain »).

Nous ne sommes plus en face d'un simple système politique républicain « neutre » qui gère les affaires publiques dans un intérêt général avec un Etat de Droit, basé sur des règles constitutionnelles inaliénables, comme il peut en exister partout. Et justement, pour revenir sur notre démonstration et la clôturer : sachons que beaucoup d'autres Etats condamnent les outrages envers leurs symboles nationaux, mais grande et importante différence, ils limitent dans le même ordre, le droit à la caricature et la liberté d'offenser les sacralités religieuses de chacun. Ou alors, inversement, s'ils défendent la liberté de caricaturer et d'expression, c'est pour tous, sans exception, dans les mêmes proportions, sans sacralité particulière.

  • Pour exemple, l'Allemagne connaît un délit de blasphème (offense aux religions punissable jusqu'à 3 ans de prison), tout comme elle condamne l'outrage au Drapeau national (également 3 ans) : logique et cohérence.

  • Aux USA, les lois fédérales ont abrogé le délit de blasphème, tout comme elles reconnaissent la liberté constitutionnelle de profaner leur propre Bannière Etoilée ! Encore une parfaite et totale cohérence.

La France semble sombrer dans un gouffre de contradictions, entre ses belles théories et sa pratique réelle, que surplombent et régissent autant de principes à géométrie variable, le tout témoignant d’une transformation inquiétante de sa démocratie. Toutes ces incohérences tendent à démontrer que son système est dépassé par l'Hypermodernité du monde actuel, dont elle a pourtant contribué à construire une part de sa Modernité. Et comme toujours, c'est la présence de l'Islam et des musulmans sur son sol, via l'Affaire des Caricatures (dans le cas présent), qui nous en dit bien plus sur la maladie française actuelle que sur l'Islam : une maladie qui pourrait ensuite toucher et s’abattre sur l’ensemble de sa population, musulmane ou non.




Aïssam Aït-Yahya

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[1] Marcel GAUCHET, Le désenchantement du monde, Gallimard, Paris, 1985, p.133
[2] Cité par Claude FROCHAUX, L’homme religieux : essai, Edition L’Age d’Homme, Lausanne, 2008, p.95. A contrario, face à cela, on peut déjà remarquer la caractéristique singulière de l'Islam qui, non seulement de nier la divinité humaine, nie et condamne par avance toutes les prétentions orgueilleuses qui y aboutissent (« Ne vois-tu pas celui qui a fait de sa passion sa propre divinité ? » [S.25, v.43]).
[3] L’historien Pierre Nora ne démentirait pas ces syllogismes. Relire son discours « Profane et Sacré en République » prononcé à l’occasion du centenaire de la Loi de 1905.
[4] Ces lois sont récentes (2003/2010), et sont parallèles à celles contre le voile dans les établissements scolaires publics et le port du voile intégral dans les espaces publics (2004/2010) : toutes témoignent d’une profonde radicalisation de la religion républicaine laïque à partir des années 2000
[5] Un arrêt du Conseil d’Etat invoque la condition ou le risque de « trouble à l’ordre public », et énonce que les libertés sont susceptibles d’être réglementées ou limitées dans ce cas, par la seule appréciation du juge...
[6] Marie-Anne Paveau, « J’irai cracher sur ta France » - Discours d’outrage aux emblèmes et symboles de l’Etat, in Outrages, insultes, blasphèmes et injures : violences du langage et polices du discours, L’Harmattan, 2007, p.110.
[7] A cet égard, tout récemment, le sociologue Jean-François Bayart déclarait notamment : « Que le terme plaise ou non, il y a bien une islamophobie d’Etat en France » : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/31/jean-francois-bayart-que-le-terme-plaise-ou-non-il-y-a-bien-une-islamophobie-d-etat-en-france_6057987_3232.html
[8] Quelle ironie d’apprendre que le ministre de l’Education Nationale, « fervent défenseur de la liberté d’expression », partisan de la diffusion massive des caricatures au sein des établissements scolaires, n’ait pas supporté faire lui-même l’objet d’une caricature, jusqu’à exercer des pressions sur Mediapart via avocat, afin d’empêcher la publication d’une BD « Cas d’école »https://actualitte.com/article/monde-edition/caviardage-dans-mediapart-la-bd-sur-blanquer-contribuerait-a-la-variete-de-l-information/103613

3Commentaires

    • Avatar
      Patrick Pauwel
      Nov 08, 2020

      Merci pour votre article qui montre qu’il y a effectivement deux poids et deux mesures. Pour que les laïcistes républicains s’en rendent compte, aucun raisonnement ne pouvant hélas convaincre tant qu'eux-mêmes ne sont pas caricaturés, nous proposons de chanter la Marseillaise sans ses paroles racistes : cela constitue-t-il un blasphème ? On pourrait lancer un concours de vidéos de gens chantant la Marseillaise "AhAh AhAH..." ou de caricatures sur cet hymne aussi violent que bien d'autres textes sacrés.N'hésitez pas à lire les avis de plus de cent personnalités

    • Avatar
      Said Ahmed
      Nov 09, 2020

      Voilà un article qui tombe a point nommé dont la réflexion nous donne de la hauteur de vue et un profondeur de sens a une société agitée en pleine balbutiements presque déboussolée . Comment trouver lastrolabe de la gouvernance d un navire qui navigue en eau trouble? Le geni de l imposture qui endoctrine la dictature de la liberté. L islamophobie qui donne la resonnance de la botte nazie qu on a cru enseveli dans le trefond de l histoire la plus obscure or c est en pleine siecle de lumière que l humanité se prete a s engpufrer a noueau dans un obscurantisme teinté d une modernité materialiste qui asseche la spiritualité quel contraste?

    • Avatar
      Latarsa
      Nov 21, 2020

      https://viedelivre.fr/2019/02/08/lislam-authentique-appartient-a-allah-lislam-algerien-a-cesar/

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