Paramètres thème

Layout Mode
Couleur de thème
Choisissez vos couleurs
Couleur de fond:
Réinitialiser
Qui est vraiment Dhul-Qarnayn ? 2/3

Qui est vraiment Dhul-Qarnayn ? 2/3

Qui est vraiment Dhul-Qarnayn ? 1/3
Histoire & recherche méthodologique

[...]

Ce sujet permet d’énoncer clairement certaines règles que j’ai théorisées dans « le Califat d’Adam » où je m’attarde sur les questions méthodologiques. Trois règles se sont imposées quant à l’analyse des faits historiques pour réformer la pensée musulmane et corriger les défaillances de l’approche « scientifique » occidentale en vigueur aujourd’hui :

1/ La priorité aux traditions les plus anciennes

2/ Le rejet des corrélations factuelles

3/ La théorie de l’acte fondateur

Appliquées à la question de Dhul-Qarnayn, ces trois règles permettent de déterminer les versions les plus vraisemblables sur ce personnage.

1/ La primauté des récits les plus anciens

La première raison qui m’a poussé à rejeter l’hypothèse que Dhul-Qarnayn était Alexandre de Macédoine, n’est pas qu’il était réputé polythéiste. En effet, on aurait pu imaginer que le récit grec n’est pas exact et qu’Alexandre, dont le précepteur était le philosophe Aristote, avait une foi monothéiste divergente de la croyance de son peuple.

En réalité, j’ai pris en compte le principe méthodologique qui veut qu’on accepte au premier degré les toutes premières interprétations du Coran, en défaveur des explications plus tardives. Les découvertes qui ont été faites depuis une trentaine d’année dans de nombreux sujets relatifs à l’Histoire, ont mis en évidence que le plus souvent les hadiths dit marâsil (« anonymes » ; qui n’attribuent pas explicitement l’information au Prophète) rapportés par les premiers commentateurs tel Ibn ‘Abbâs et Mujâhid, étaient souvent les plus proches de la réalité historique. Inversement, les commentateurs ultérieurs qui ont essayé d’échafauder des théories sur la base de vagues correspondances avec diverses légendes étrangères à la tradition musulmane, ont produit des avis qui se sont avérés faux, quand il a été possible de les croiser avec des données archéologiques.

Donc, au lieu de balayer d’un revers de la main méprisant les traditions les plus anciennes comme le ferait le réflexe moderniste et sceptique des auteurs musulmans du XIXe et du XXe siècle, je préfère me pencher en priorité sur ces hadiths marâsil, dont Ibn Taymiyya a codifié l’utilisation dans son « Introduction aux règles de l’Exégèse coranique »[1] :

« Les marâsîl sont considérés comme authentiques, si leurs voies de transmissions sont multiples, qu’il n’y a pas eu connivence [entre les rapporteurs] pour l’inventer ; car le témoignage est soit véridique et conforme à l’information de base, soit faux car le rapporteur ment ou commet une erreur. Or, lorsque ce témoin est exempt de mensonge intentionnel et d’erreur, son témoignage est considéré comme tout à fait véridique. » (Califat d’Adam, p.62).

Or, en ce qui concerne le sujet qui nous intéresse, les tous premiers commentateurs affirmaient unanimement que Dhul-Qarnayn était un roi arabe « himyarite » de l’époque d’Abraham, ce qui situe le récit beaucoup plus loin dans le temps (20 siècles avant JC). Ensuite, quand on « superpose » cette information textuelle sur les données empiriques que nous fournit l’archéologie récente, cette version se voit confortée.

L’exhumation et le déchiffrement de stèles mésopotamiennes au XXe siècle ont révélé l’existence d’une dynastie de rois sémites « Amorrites » qui ont régné en maitre sur la région, lançant de vastes expéditions militaires et unifiant tous les petits royaumes, cela précisément à la période historique mentionnée dans les hadiths.

J’ajouterais que l’apparition de l’hypothèse Alexandre chez les exégètes musulmans est plus tardive. Cette hypothèse est très certainement apparue avec la découverte du texte de Pseudo-Callisthène dont vous parlez, et font le lien que vous faites. Cela prouve au minimum l’intérêt des lettrés musulmans de cette époque pour cette question, et leur avis partial qui en a découlé, croyant avoir trouvé dans ces sources étrangères la vraie identité de Dhul-Qarnayn. Cela peut aussi laisser supposer que ce texte a été produit à cette période par des auteurs désireux d’attribuer l’épopée de Dhul-Qarnayn à Alexandre.

On pourrait alors me rétorquer que ce Callisthène a peut-être inventé au IIIe siècle la légende de Dhul-Qarnayn et que le Coran aurait « copié » ce récit. Cependant, le récit d’un roi puissant qui a voyagé jusqu’aux confins de la Terre et les peuples du nord « Gog et Magog » est évoqué ailleurs, et à des époques plus anciennes. Dans la Bible bien entendu (Ezéchiel, chapitre 38), ce qui remonte à au moins six siècles avant JC, mais aussi sur des vestiges archéologiques de Tell al-Amarna (en Egypte)[2] datant de quatorze siècle avant JC.

L’histoire de ce conquérant existait donc bien avant l’époque d’Alexandre. Le texte du IIIe siècle (ou du VIIe ?) n’est donc rien de plus que la fusion entre deux personnages : le roi antique qui éleva une muraille et Alexandre de Macédoine. Le récit de Pseudo-Callisthène écrit par cet auteur inconnu à une date imprécise, mélange le récit très ancien du roi qui est allé aux confins de la terre et a soumis les peuples nomades eurasiatiques, avec l’histoire beaucoup plus récente d’Alexandre.

D’ailleurs, il est pertinent de se demander pourquoi les lettrés juifs de Fadak ont interrogé le Prophète sur ce roi. Ce n’était pas une question purement historique et « romanesque », mais une question religieuse et « géopolitique » touchant aux événements futurs, qui angoissait une partie des élites religieuses juives.

2/ Critique de l’analogie corrélative

Toutes ces remarques m’amènent à un autre point méthodologique majeur que j’évoque dans « le Califat d’Adam », et qu’il faut absolument théoriser afin de corriger les défaillances de l’approche occidentale. Il s’agit du problème des similarités entre des récits historiques.

Quand on étudie les événements de différentes époques et dans différentes civilisations, il apparait systématiquement des similarités. Face à ses ressemblances plusieurs approches sont possibles : soit l’analogie corrélative qui est l’approche dominante dans la pensée occidentale moderne et qui a contaminé les musulmans, soit la théorie de l’acte fondateur exposée dans le Coran.

La pensée occidentale par nature empiriste, a le défaut de sombrer très vite dans le factualisme et d’utiliser abusivement des raisonnements corrélatifs, en induisant des règles à partir de simples points communs apparents. En ce qui concerne l’Histoire, l’analogie corrélative consiste à conclure, lorsque divers récits présentent des similarités, que les faits décrits ne feraient qu’un, ou qu’ils interagiraient directement entre eux.

Or, c’est bien cette approche corrélative qui pousse à identifier Dhul-Qarnayn et Alexandre, car dans les deux récits il s’agit d’un conquérant qui lance des expéditions militaires de grande ampleur. L’un et l’autre construisent une muraille pour arrêter les invasions des peuples barbares, etc. A partir de ces ressemblances, l’approche factuelle consiste à déduire de manière péremptoire qu’il s’agit du même personnage.

Selon le même procédé, les orientalistes européens qui se sont penchés sur l’histoire de Qusay ibn Kilâb (400-480G), ancêtre des grandes familles Qurasyh et fondateur de la cité de Mekka au milieu du Ve siècle, ont constaté des similitudes entre sa biographie et celles des fondateurs des autres grandes cités et civilisations dans le monde, notamment Rémus et Romulus. Dans les deux cas, il s’agit de descendants d’une noble lignée, ils perdent leurs parents alors qu’ils sont enfants et sont éloignés de leur patrie. Arrivés à l’âge adulte, ils découvrent leurs origines prestigieuses et leurs droits.

Ils reviennent pour combattre les usurpateurs et fondent une Cité qui monte en puissance et devient hégémonique. A partir de ces similitudes, certains en ont conclu que l’histoire de Qusay ibn Kilâb est légendaire et qu’il n’est qu’une transposition arabe du mythe de la fondation de Rome, comme si les poètes arabes contant les ayâm al-‘Arab avaient lu Tite-Live. Alors qu’il est absolument certain que l’histoire de Qusay ibn Kilâb est véridique, car proche dans le temps des chroniques arabes écrites, et fourmillant de détails historiques et généalogiques incontestables. On remarque à ce propos que la biographie de Gengis Khan et d’autres grands personnages de l’Histoire entre également dans ce schéma, sans que l’on puisse considérer leurs biographies comme des mythes.

Dans d’autres cas, il ne s’agit pas d’affirmer qu’il s’agit du même personnage, ou que les chroniqueurs aient « copiés » un récit plus ancien, mais que les différents personnages se sont influencés l’un l’autre. Dans « le Califat d’Adam », je cite l’exemple de la thèse de Freud dans « Moïse et le monothéisme » qui représente l’exemple-type de l’analogie corrélative frauduleuse :

[Freud] « constate » plusieurs choses : Moïse, qui vivait en Egypte, est considéré comme le fondateur du monothéisme juif et appelait à adorer un Dieu unique. Le Pharaon égyptien Akhenaton a institué pendant son règne un culte solaire en appelant son peuple à n’adorer que le soleil. Cette « ressemblance » (shubha) entre les deux profils amène Freud à considérer que Moïse était un prince égyptien qui a enseigné le culte d’Aton au peuple hébreux. L’origine du monothéisme juif serait donc le culte égyptien inventé par ce pharaon. Cette conclusion est justifiée a posteriori par de simples « points communs », et une « corrélation » douteuse entre des informations factuelles et extérieures, sans recourir à une réflexion approfondie sur la « nature » de ces différents cultes. Une véritable réflexion aurait mesuré les incommensurables différences qui séparent le monothéisme radical de Moise de la monolâtrie solaire d’Akhenaton, et aurait utilisé les faits comme des éléments pour valider ou non la thèse, et non comme un point de départ à une analogie. (Le Califat d’Adam. Nawa, p.104)

On voit à travers cet exemple que l’analogie corrélative n’est qu’un procédé malhonnête pour appuyer l’idéologie de départ. En l’occurrence, la volonté de prouver que le monothéisme est une création humaine postérieure au paganisme, amène Freud à échafauder cette thèse invraisemblable selon laquelle Moise se serait inspiré du « monothéisme » égyptien et non l’inverse. D’ailleurs, il y a autre chose à ajouter sur la thèse de Freud :

Dans son livre, il inverse le récit de Moise tel que relaté dans les textes sacrés où il est dit que Moise était issu du groupe faible (les Hébreux) et qu’il fut adopté par les puissants et les rois (les Égyptiens). De ce point de vue, le récit de Moise est effectivement l’inverse du récit-type des fondateurs de cité et de civilisation que nous avons évoqué plus haut. Rémus et Romolus, Qusay ibn Kilâb, Gengis-Khan et bien d’autres appartenaient à des familles nobles, et ont été élevés comme des pauvres puis ont redécouvert à l’âge adulte qu’ils appartiennent à des lignées royales. Freud voulant se conformer à ce schéma narratif qu’il connaissait bien, s’est dit que les rédacteurs de la Bible s’étaient trompés ou avaient volontairement inversé le récit.

Il affirme donc que la vraie histoire de Moise est l’inverse de la version biblique : Moïse était en fait égyptien puis a été recueilli enfant par des hébreux. Une fois adulte, il aurait ensuite redécouvert qu’il était égyptien et qu’il appartenait même à la famille royale pharaonique. Cette inversion du récit mosaïque par Freud est intéressante car il démontre le superficialisme de sa pensée. Il n’a pas vu la subtilité de l’histoire prophétique car la structure en apparence inversée de la biographie de Moïse est en soi un enseignement divin et une leçon : pour Dieu, la vraie noblesse « royale » résidait chez le peuple élu qui portait la foi monothéiste et non chez la famille royale égyptienne qui était païenne.

Ce type de corrélations arbitraires aboutit, sous leur forme extrême, à la dérive « récentiste ». Les récentistes constatent les ressemblances entre des biographies de grands souverains et de personnalités de diverses époques, et ils déduisent sur la base de ces constats qu’il s’agit d’une seule personne dont le récit a été volontairement dupliqué pour faire croire à un temps historique plus long. Par exemple, et pour rester sur le registre macédonien, selon les récentistes, Alexandre le grand et « Mahomet » ne serait qu’un seul et même personnage !

On mesure à quel point ces corrélations sont fausses lorsqu’on compare l’époque actuelle, dont nous sommes témoins et dont nous attestons de la réalité, avec d’autres périodes de l’histoire qui sont étonnamment ressemblantes. Par exemple, si dans quelques siècles, des historiens avaient le loisir de se pencher sur notre époque, ils remarqueraient sans doute que les témoignages que nous laissons sur l’état des musulmans en France en ce début de XXIe siècle sont étrangement similaires à l’état des Hébreux en Egypte à l’époque de Moise tel que relaté dans les textes biblique et coranique.

Ils verraient que dans les deux cas, une civilisation brillante sur le plan matériel invoque un « mode de vie exemplaire » (Coran 20.63). Ils verraient que ce pouvoir est en conflit avec une minorité étrangère qui vit sur son sol sans partager le même culte que les maitres du pays. Cette minorité occupe le bas de la société et professe un monothéisme. Dans les deux cas, le pouvoir se maintient grâce à la division et la sectorisation de la société :

{Pharaon s’enorgueillit sur la Terre, divisant ses habitants en factions} (Coran 28.4).

Dans les deux cas, ce pouvoir choisit la communauté la plus faible qui est aussi la communauté monothéiste pour diriger l’hostilité de tous les autres groupes et classes sociales contre lui, et maintenir ainsi une forme de cohésion sociale par défaut : {(…) divisant ses habitants en factions et en rabaissant l’une d’elle} (Coran 28.4). Dans les deux cas, ce pouvoir est soumis à des « crises » économiques récurrentes et passagères qui ont pour but de pousser cette civilisation à se remettre en question : {Nous avons frappé le clan de Pharaon de famines et de perte d’argent, afin peut-être qu’ils se rappellent} (Coran 7.130).

Bien que frappés par ces crises à répétition, la civilisation forte continue d’accabler la minorité monothéiste, et ne remet pas en cause son auto-divinisation. Dans les deux cas, ces difficultés n’amène pas le peuple concerné à remettre pas en cause les défaillances de son propre système. Celui-ci préfère même attribuer la cause de ses problèmes aux « immigrés » :

{Lorsque la prospérité était là, ils disaient « cela est grâce à nous » et lorsque la disette les frappait, il disait « c’est la faute de Moise et des siens »} (Coran 7131).

Alors qu’ils considèrent que leur prospérité est le fruit de leur génie et de la supériorité de leur civilisation, en temps de crises et de difficultés, ils accusent cette minorité d’être la cause des calamités. Mais dans les deux cas, malgré sa faiblesse, cette minorité monothéiste est vouée à vaincre le pouvoir qui l’oppresse…

Si maintenant ces historiens du futur appliquaient la méthode de l’analogie corrélative qui consiste à fonder des thèses sur la base de simples « ressemblances » et de corrélations arbitraires, ils en concluraient certainement que le récit des musulmans de France est une pure fiction. Les musulmans auraient inventé cet épisode de leur histoire pour s’identifier au récit religieux de Moise.

Ou encore, pour reprendre ma thèse sur les Nazaréens, ces historiens constateraient l’exacte correspondance entre les sectes juives de l’époque de Jésus et les courants musulmans de notre époque. En vertu de l’analogie corrélative, ils en déduiraient que la description des courants actuels de l’Islam a elle-même été inventée pour calquer notre réalité, sur celle, elle aussi mythique, de l’époque de Jésus.

Il est nécessaire de bien comprendre que ces répétitions existent réellement dans l’histoire, mais l’approche corrélative interprète ces ressemblances entre d’innombrables biographies de personnages dans le temps et l’espace, comme la preuve que ces récits sont des légendes. Voilà la méthode qui amène à considérer que « Dhul-Qarnayn est Alexandre » car leurs récits se ressemblent, ou penser, comme Freud, que c’est Akhenaton qui inspire le monothéisme à Moise ; ou encore décider, comme le font les « scientifiques » occidentaux, que les multiples cataclysmes qui ont frappé la Terre ont inspiré le « mythe » du Déluge, et non que ces cataclysmes ne sont que des répliques du vrai Déluge antérieur…

C’est ce que les théoriciens musulmans classiques qualifiaient de « fausse analogie » (qiyâs ash-shubh) car une ressemblance, un lien factuel n’est pas une preuve, et ne peut servir de base à un raisonnement. L’analogie corrélative n’est donc rien d’autre qu’une « confusion » (shubh) (voir à ce sujet « le Califat d’Adam », p51-55), ce qui nous amène maintenant à exposer la vision coranique des similarités historiques.




A. Soleiman Al-Kaabi
___________________________________________________________________________________

[1] (مقدمة في أصول التفسير) : http://shamela.ws/index.php/book/12081

[2] Jean-Paul Roux. L’Asie centrale. p42

Laisser un commentaire

*
**Not Published
*Site url with http://
*
Produit ajouté au comparateur