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De “Taghout” à “Tyran” : Une simple traduction ou un indice historique et étymologique ?

De “Taghout” à “Tyran” : Une simple traduction ou un indice historique et étymologique ?

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Origine de la réflexion

Il y a plusieurs mois, on m’a aimablement fait parvenir un papier universitaire d’un doctorant belge, me citant, pour expliquer le terme ”Taghout”. Plus précisément concernant le fait que je considérais la laïcité comme pouvant être qualifiée de ”Taghout”.

En espérant faire d’une pierre deux coups avec cet écrit, je vais tenter de développer ma pensée de manière originale. Pour cela, je vais relever une analogie intéressante et finalement revenir sur la “laïcité et/est le taghout”

Le sens de taghout/ الطَّاغُوت 

Ce terme coranique est désormais grandement entré dans le vocabulaire des musulmans, pour le meilleur et pour le pire. Et comme il existe déjà une littérature abondante sur le sujet, visons et rappelons simplement l’essentiel.

Nous savons qu’il est cité près de 8 fois dans sa forme qualificative dans le Coran, cela dès la sourate Baqarah :

لاَ إِكْرَاهَ فِي الدِّينِ قَد تَّبَيَّنَ الرُّشْدمِنَ الْغَيِّ فَمَنْ يَكْفُرْ بِالطَّاغُوتِ وَيُؤْمِن بِاللّهِ فَقَدِ اسْتَمْسَكَ بِالْعُرْوَةِ الْوُثْقَىَ لاَ انفِصَامَ لَهَا وَاللّهُ سَمِيعٌ عَلِيمٌ اللّهُ وَلِيُّ الَّذِينَ آمَنُواْ يُخْرِجُهُم مِّنَ الظُّلُمَاتِ إِلَى النُّوُرِ وَالَّذِينَ كَفَرُواْ أَوْلِيَآؤُهُمُ الطَّاغُوتُ يُخْرِجُونَهُم مِّنَ النُّورِ إِلَى الظُّلُمَاتِ أُوْلَـئِكَ أَصْحَابُ النَّارِ هُمْ فِيهَا خَالِدُونَ

Nulle contraintes en religion quand la guidée s’est distingué de l’erreur. Quiconque mécroit au Taghout tandis qu’il croit en Allah a saisi l’anse la plus solide qui ne peut se briser. Allah est le défenseur de ceux qui ont la foi : Il les fait sortir des ténèbres à la lumière. Quant à ceux qui ne croient pas, ils ont pour défenseurs les Taghout, qui les font sortir de la lumière aux ténèbres. Voilà les gens du Feu, où ils demeurent éternellement. (Sourate 2 verset 256/257)

Les théologiens et les exégètes du Coran, ont très largement expliqué le sens assez vaste de cette notion centrale, d’abord de manière linguistique puis théologique. Et si nous disons centrale, c’est que cette notion peu utilisée dans le texte, englobe en réalité toutes celles de la mécréance et du polythéisme qui sont très largement présents : nous pouvons même dire que chirk et koufr émanent forcément d’un taghout : entité du mal par excellence.

Dans le sens usuel, et grâce à la racine du mot “tagha/toghiane”, on peut comprendre la signification originelle de taghout dans le sens de « déborder de sa place », « aller au-delà de... », « Franchir des limites » ou « recouvrir quelque chose ou quelqu’un » ou « prendre la place de… ».

Comme dans la sourate Haqqa verset 11 : «إِنَّا لَمَّا طَغَا ٱلْمَآءُ حَمَلْنَٰكُمْ فِى ٱلْجَارِيَة» c’est à dire « Quand l’eau déborda » pour dire que l’eau a dépassé son niveau habituel : c’est la crue lors du Déluge.

On en retient donc que dans son sens purement théologique, taghout/الطَّاغُوت  renvoie à tout ce qui ce qui prétend remplacer Allah, tout ce qui se prend pour Allah, tout ce qui dépasse les limites d’Allah, tout ce qui veut “recouvrir” Allah, tout ce qui veut prendre le droit exclusif d’Allah : la seule et unique Divinité méritant d’être adorée.

Or, cela peut renvoyer à beaucoup de réalités très diverses : d’un sorcier-devin à une statue de pierre, d’un juge à une législation, d’un “simple homme” à un “simple arbre”, de Satan à l’Antéchrist. Tout ce qui est suivi ou obéi en dehors des limites fixées par Allah, de manière consciente et en étant satisfait de cela, est un taghout adoré : une idole et fausse divinité. Le taghout peut être doué de raison ou non, vivant ou mort, matériel ou immatériel.

La traduction du terme est donc assez problématique vue la pluralité des réalités et des sens. L’utilisation de “fausse idole” est parfois incomprise, car trop générale, pour celui qui n’est pas assez familier du langage théologique et scientifique

Mais il est une traduction qui, dans certains cas, non seulement de sonner agréablement juste à nos oreilles par sa proximité avec le terme taghout, vise également très bien le sens voulu.

À s’y pencher de plus près, Tyran et Taghout ont l’air d’avoir bien plus qu’une simple similitude fortuite, or pour le comprendre, il faut s’intéresser profondément au terme “Tyran”.


Étymologie et sens de Tyran

Le terme Tyran vient du latin tyrannus qui lui-même est issu du grec ancien τύραννος , týrannos ou turannos. Les romains utilisaient le terme tyran pour signifier despote. L’histoire romaine dresse d’ailleurs la liste des “Trente Tyrans” pendant l’empire romain : ceux qui ont usurpé le pouvoir en l’an 260 après la défaite de empereur Valérien face aux Perses.

Mais le sens profond du terme en grec signifie plutôt Maître, Dominateur voire Roi, étant dans ce cas synonyme de basileus.

Les philosophes politiques de la Grèce antique désignaient par Tyrannos un homme qui s’était emparé de manière illégale du pouvoir, souvent par la force, en exerçant celui-ci sans partage et de manière absolue. D’ailleurs les grecs ont aussi leur liste des “Trente tyrans d’Athènes”.

Au début, tyran ne visait qu’une situation voire n’était qu’une sorte de titre sans connotation particulière. Mais le tyran abusant de son pouvoir, pour son propre intérêt, le terme a fini par prendre un sens péjoratif.

Le premier à avoir utilisé ce terme fut le philosophe sophiste Hippias d’Elis pour qualifier Gygés, un roi de Lydie (actuelle Turquie). C’est d’ailleurs pourquoi les linguistes énoncent que le mot tyran, en réalité, n’est pas d’origine grecque mais lydien ou ionien, donc asiatique voire proche-orientale.

Ce qui est intéressant, et surprenant, est que les grecs utilisaient ce terme pour désigner celui qui avait les pleins pouvoirs. C’était un adjectif qui convenait même à certains dieux : Zeus lui-même était qualifié de tyran au sens de maître/roi disposant de tous les pouvoirs.

Ainsi on s’aperçoit, désormais, qu’il y a une exacte similarité dans le sens contraire. Si tyran signifie maître dominateur suprême illégal et usurpateur aux pleins pouvoirs dépassant toutes les limites, voire même signifie être un titre pour un dieu, Taghout signifie lui ce qui dépasse toute limite en se prenant faussement pour un maître dominateur suprême comme un dieu.

Le parallèle est étonnant : tyran est l’exact inverse de taghout. Un taghout est celui qui dépasse les limites comme le tyran dans l’exercice de son pouvoir. Une divinité peut avoir le titre de tyran, alors que taghout est une fausse divinité. Un Tyran, malgré son pouvoir, est un faux Roi. Taghout, malgré son pouvoir, est une fausse divinité.

Nous savons qu’il existe de nombreux cas de basculement de sens d’un mot/notion lorsqu’il passe dans une autre langue : les mots changent souvent de sens lorsqu’ils sont empruntés par une langue étrangère tout en gardant des similarités, même lointaines, dans le champ sémantique.

Nous savons aussi que l’arabe est une langue du groupe sémitique comme le phénicien, la langue du premier vrai alphabet élaboré et connu. Or le lydien a pris, comme le grec, son alphabet (alpha-béta/ alif-ba) du phénicien sémite, lointain ancêtre de l’arabe.

Il serait très osé de dire que Tyran ”grec” et Taghout arabe ont peut-être le même mot et ancêtre commun, dans une langue sémitique du Proche-Orient. Mais ce n’est pas impossible : car il est prouvé, des étymologistes et linguistes, que nombres de mots issus du grec ancien sont d’origine totalement sémite. On peut relire, pour en être convaincus la thèse d’Emilia Masson « Recherches sur les plus anciens emprunts sémitiques en grec ».

L’un des travail de fourmi, à réaliser, serait par exemple de vérifier les occurrences de traduction grecque dans ces emprunts sémitiques concernant la lettre τ ταυ (lire ”tau”) T de Tyran pour traduire la lettre phonétique ﻃـde taghout qui pourrait exister dans d’autres termes. Ce n’est qu’une simple piste, d’autres sont largement plus explorables pour les experts de la philologie.

Quoiqu’il en soit, on comprend donc mieux que qualifier islamiquement de Tyran, par traduction du terme taghout, un homme s’accaparant des attributs divins, un pouvoir au-delà des limites conventionnelles, et qui demandent à être obéi et suivi dans cela, est très largement mérité.


Laïcité : Tyran et Taghout

Maintenant venons-en aux faits. Les dérives extrémistes de la laïcité, qui en France prend l’aspect d’une religion séculière et intolérante, illustre tout ce que nous venons de dire précédemment.

Une phrase importante du philosophe Pascal résume bien les deux étymologies de Tyran et Taghout et en réalise même la synthèse :

« La tyrannie consiste au désir de domination universelle et hors de son ordre »

Or qui plus que cette laïcité, qui dépasse son cadre juridique et politique d’origine pour devenir une foi religieuse afin d’imposer son dogme au plus profond des cœurs et des esprits, peut être qualifiée de tyrannique ? Elle dépasse même de son ordre français pour prétendre, à la domination universelle sur terre, comme seul et unique voie pour le salut de toute l’humanité.

Élastiquement, la philosophie laïque prétend s’affranchir de Dieu et dépasser les limites divines. Elle exige un suivi et une obéissance consciente : en somme, un dévouement digne d’une adoration. Mais surtout, en France, elle exige une soumission intérieure à sa légitimité.

Et être contraint légalement de respecter son ordre juridique ne lui est pas suffisant et même suspect. D’où les enquêtes insidieuses et implicites de ”bonne moralité laïque” qu’elle met doucement en place via certaines administrations et services publics pour surveiller la foi intérieure des musulmans :

Sont-ils de vrais laïques en donnant tous les gages ou bien justes des contraints qui ne font que respecter la loi ? Dilemme que les inquisiteurs vont tôt ou tard vouloir résoudre…

Ce faisant la laïcité actuelle est une anti-liberté, une idéologie radicalement intolérante qui a pris des proportions inquiétantes en contradiction flagrante avec les autres principes issus de la modernité occidentale.

Alors Tyrannique et Taghoutiya ? En tout cas, la laïcité française semble être bien plus qu’une simple synthèse de ces deux paradigmes : mais l’extrémisme d’une fausse religion et l’injustice d’une mauvaise politique.

 

Aïssam Aït-Yahya

1Commentaires

    • Avatar
      elias
      Apr 10, 2019

      mon frère Aissam j'ai dévoré ton livre idéologie ISLAMIQUE a la française pour moi c'est le meilleur livre que j'ai lu dans le domaine de la pensée critique et je te remercie pour tes travaux qu'ALLAH t’assiste te protège et te bénis . bravo aussi pour ta pertinence pour les textes politique de IbnTaymmia tres enrichissant .

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