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Enseigner la langue française ?

Enseigner la langue française ?

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Salam aleikum wa rahmatulahi wa barakatuh

Que Dieu vous récompense pour tous vos efforts et temps consacrés à votre tâche.

Il y a peu j’ai lu votre article/commentaire sur quelle filière choisir à l’université et c’est ce qui me motive à vous demander conseil aujourd’hui. J’ai terminé ma formation depuis quelques années maintenant pour devenir professeur de FLE et d’alphabétisation. J’ai exercé cette profession un peu avant ma conversion.

L’éducation au sens large est un thème central chez moi, et tout me porte vers ce domaine. Je suis exactement là où je dois être. Pour autant, j’aimerais à moyen long terme éventuellement retourner vers ma formation de base in sha Allah. Mais le problème, c’est que je n’arrive pas à « justifier » de l’utilité de cet emploi. On peut dire que je n’y « crois » pas en quelque sorte, car professeur de français FLE, avec l’idée sous-jacente d’intégration, de propagation d’un modèle, de norme… je me sens un peu à l’étroit on va dire. Bref, je me demande si je dois continuer dans ce domaine, et si oui, dans quelle mesure cette activité peut réellement être profitable à la Oumma…?

Ou si je change de profession quitte à me « reconvertir » professionnellement, et dans ce cas, de quoi pensez-vous que la Oumma ici en France a besoin. En gros, j’ai un conflit psychologique : enseigner la langue d’un pays qu’on veut quitter à des gens qui veulent s’y installer, une langue qui véhicule des idéaux philosophiques et culturels biaisés… J’aurais en quelque sorte l’impression d’être un « agent de la France » pour convertir les gens au modèle occidental/français. Pensez-vous que c’est jouable de persévérer dans cette voie ou bien, est-ce que c’est vain?

Je ne pense pas me tromper en disant que vous pouvez a priori plus aisément comprendre le dilemme dans lequel je me trouve que ma conseillère pôle emploi.

Aude J.



Avant de répondre sur votre cas particulier, je vais d’abord faire des précisions d’ordre général :

L’importance de l’éducation

Votre question concerne d’abord les métiers de l’éducation. Il faut préciser qu’il est très important que les musulmans s’investissent dans ce secteur pour plusieurs raisons. Premièrement, il s’agit d’accroitre leur influence dans l’éducation nationale, car c’est à l’école que les jeunes musulmans français ont historiquement été le plus victimes de l’acharnement « républicain », avec les lois sur le voile, la propagande éducative, etc. La multiplication d’enseignants musulmans dans les établissements français permettra de limiter la pression idéologique que le corps enseignant exerce sur nos enfants.

Deuxièmement, l’enseignement est un métier stratégique car il influe directement sur le niveau des enfants et permettra d’élever tendanciellement le niveau culturel et scolaire à l’intérieur de notre communauté. Pour des raisons évidentes, les enfants d’enseignants ont généralement un niveau scolaire et intellectuel supérieur à ceux des autres catégories socioprofessionnelles. Plus généralement, ce métier aura l’avantage d’améliorer le rang social des musulmans en passant des classes populaires à la classe moyenne.

Car actuellement, l’un des problèmes essentiels des musulmans français est qu’ils appartiennent majoritairement aux classes populaires, ce qui est doublement préjudiciable, sur le plan sociétal et sur le plan religieux. Sur le plan sociétal, il est évident que leur niveau culturel et leur pouvoir d’achat limité les maintiennent dans une position inférieure dans la société et renforce la domination qu’ils subissent. Sur le plan religieux, il faut savoir que l’islam est historiquement la religion des classes moyennes.

Les premiers musulmans se recrutaient majoritairement dans les milieux citadins de condition modeste, à l’image du Prophète (صلى الله عليه وسلم). Ils n’appartenaient ni aux ‘Arâb (nomades des campagnes) ni aux notables fortunés des cités, mais occupaient une position intermédiaire dans la société arabe, une position plus adaptée aux valeurs de l’Islam.

Cette situation permet d’avoir un niveau culturel élevé en conservant un mode de vie simple et modeste sur le plan matériel, ce qui est plus conforme à l’exigence de contentement et de simplicité. Ils bénéficient ainsi d’un niveau intellectuel et culturel supérieur sans appartenir aux classes nanties. L’appartenance à la classe moyenne était d’ailleurs l’un des signes par lesquels les Nazaréens attendaient le Prophète Muhammad, comme le rapporte Ibn Kathîr au sujet d’Abdullah Ibn Salit[1].

L’importance de la langue française

Ce point nous amène directement à la question de la langue française, puisque vous nous interrogiez sur l’enseignement de cette langue à des primo-arrivants. En réalité, la connaissance d’une langue permet d’acquérir une vision plus critique. C’est parce que nous sommes musulmans natifs d’occident ou occidentaux musulmans que nous pouvons avoir une vision réellement critique des idéologies occidentales, alors que les personnes non-familières de la culture occidentale, du fait de leur ignorance, sombrent plus facilement dans l’admiration et l’adhésion à ce modèle séculariste.

On sait que le Prophète (صلى الله عليه وسلم) avait encouragé Zayd ibn Thâbit à apprendre la langue des scribes juifs pour éviter les contresens dans les traités qu’ils rédigeaient avec eux. Cette anecdote est à l’origine du fameux proverbe arabe : « celui qui apprend la langue d’un peuple se préserve de ses stratagèmes ».

Par ailleurs, vous dites que le français est la langue « qui véhicule des idéaux philosophiques et culturels biaisés », mais actuellement c’est aussi et surtout une des principales langues de diffusion de l’Islam. Nawa en est l’un des exemples, mais il suffit de voir le nombre de maison d’éditions musulmanes francophones pour mesurer le dynamisme de l’Islam dans cet espace linguistique. La maitrise de cette langue permet de toucher les musulmans francophones d’Europe, d’Afrique et du Maghreb, et de profiter du réseau de la francophonie patiemment mise en œuvre par les élites françaises.

L’enseignement du français aux étrangers

Pour répondre maintenant à votre cas particulier : si vous avez des prédispositions, un intérêt personnel, et de surcroit une formation dans l’enseignement du français, il est préférable de continuer dans ce domaine. Non seulement l’enseignement du français n’est absolument pas contraire aux obligations religieuses, mais de surcroit enseigner une langue est un métier noble et profitable dans la mesure où il permet de faire reculer l’ignorance. Si vous contribuez à l’amélioration du niveau des musulmans en langue française, vous agirez donc pour le bien de la Oumma.

Par ailleurs, les migrants et les primo-arrivants étant en majorité originaires de pays musulmans, il est préférable qu’ils apprennent la langue française d’une française convertie à l’Islam plutôt que de militants laïcards. Cela ne pourra que les influencer positivement, en leur donnant au minimum une vision plus complexe de la réalité occidentale.

Ils verront qu’il n’y a pas d’un côté le tiers-monde musulman et de l’autre le monde développé sécularisé, mais que les occidentaux les plus en avance sur la marche du monde embrassent la religion qui permettra de résoudre tous les problèmes de notre temps. En un mot que la civilisation de l’avenir s’appelle « l’islam post-occidental ». Pour d’autres, cela les incitera je l’espère à revenir à leur identité musulmane, et à s’insérer en Europe avec une conscience plus forte de leur appartenance civilisationnelle.



ASK
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[1] Abdullah Ibn Salit était un arabe de confession nazaréenne de la ville de Tâif. Les moines nazaréens lui avaient dit que l’ultime messager résiderait « là où les Arabes font leur pèlerinage » et qu’il n’appartiendrait pas aux riches et notables de la ville, mais qu’il serait un citadin de modeste condition.

1Commentaires

    • Avatar
      Alberto
      Apr 05, 2019

      Bonjour, salam. Abordez vous la question des musulmans et de la classe moyenne dans un de vos ouvrages ou bien dans un article ? (peut-être même les 2) ?Shoukran

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