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Ibn Khaldoun et le racisme anti-Arabes

Ibn Khaldoun et le racisme anti-Arabes

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Je vois que vous citez beaucoup Ibn Khaldoun. En le lisant, j'ai l'impression qu'il est anti-Arabes... Qu'en pensez-vous ?

Je ne pense pas qu’Ibn Khaldoun était spécialement anti-Arabes. Dans son autobiographie, il se définit lui-même comme arabe et semble fier de ses origines yéménites.[1] Par ailleurs, les descriptions qu’il donne des Arabes s’apparentent avant tout à des constats lucides, que l’on pourrait presque qualifier d’ « anthropologiques » sur la nature des populations arabes.

Sorties de leur contexte et utilisées à l’appui d’argumentaires anti-islam par les milieux d’extrême-droite, ses citations peuvent paraître presque insultantes envers les Arabes, alors qu’elles s’inscrivent dans la théorie des civilisations qu’il défend dans son livre. Cette théorie affirme que la dualité entre populations nomades et populations sédentaires est le moteur de l’histoire politique.[2]

Il existe, dit-il, une conflictualité naturelle entre elles. Il affirme aussi que ces deux modes de vie divergents impriment chez les individus deux types de tempérament opposés. Mais loin de céder à une vision binaire et simpliste où il encenserait un mode de vie et le caractère qui lui est associé et blâmerait l’autre, Ibn Khaldoun reconnaît à chacun qualités et défauts. Reprenant les enseignements du Coran et de la Sunna, Ibn Khaldoun attache au nomadisme un tempérament rude, peu civilisé, mais aussi l’ignorance et l’indiscipline. Les Arabes qui sont essentiellement nomades sont, de fait, classés par Ibn Khaldoun dans cette première catégorie et c’est pour cela qu’il leur attribue les défauts inhérents au mode de vie nomade :

Repoussés quelquefois des hauts plateaux par les troupes préposées à la garde de ces régions fertiles, ils se voient obligés de s’enfuir au fond du désert afin d’éviter le juste châtiment de leurs méfaits (antérieurs). Aussi ce sont les plus farouches des hommes, et les habitants des villes les regardent comme des bêtes sauvages, indomptables et rapaces. Tels sont les Arabes et d’autres peuples ayant les mêmes habitudes (…)[3]

C’est déjà ce que le Prophète (صلى الله عليه وسلم) disait dans de nombreux hadiths dans lesquels il appelait les musulmans à se sédentariser et ne pas revenir au nomadisme, afin que leur mode de vie sédentaire influe positivement sur leur caractère et leur civilité.

Mais Ibn Khaldoun, toujours à l’appui de citations islamiques, ne manque pas non plus d’égratigner les sédentaires qui sont certes civilisés, lettrés et disciplinés, mais qui ont tôt fait de sombrer dans la mollesse, la lâcheté, la préciosité et l’impiété :

Les gens de la campagne recherchent aussi les biens de ce monde, mais ils n’en désirent que ce qui leur est absolument nécessaire ; ils ne visent pas aux jouissances que procurent les richesses ; ils ne recherchent pas les moyens d’assouvir leur concupiscence ou d’augmenter leurs plaisirs. Les habitudes qui règlent leur conduite sont aussi simples que leur vie.[4]

Là encore, il ne fait que reformuler des principes de la Sunna, puisque la « personnalité islamique » prônée et enseignée par le Prophète (sws) consistait à combiner les qualités des nomades et celles des sédentaires : être rude, combatif, simple comme le nomade, mais poli, doux et discipliné comme le sédentaire.


Les Arabes sont-ils tous mauvais ?

L’islam interdit de faire un jugement général pour toute une population. Il n’est pas raisonnable de faire des généralités en stigmatisant un peuple dans son entièreté, car s’il existe réellement des tendances générales, il y a toujours des exceptions. De surcroît, il apparaît que les Arabes, c’est-à-dire les peuples parlant la langue arabe, ne sont absolument pas homogènes, ni génétiquement, ni dans leur mode de vie, ce qui entraîne de grandes variétés entre eux qui sont décrites dans la Sunna comme nous allons le voir.

Il existait premièrement une différence notable entre les Arabes sédentaires des villes du Hedjaz qui ont porté l’islam et les ‘Arâb, c’est-à-dire les arabes nomades auxquels le Coran attribue la rudesse et la répulsion envers la foi :

{Les Arabes nomades sont les plus enclins à la mécréance et la perfidie} (Coran 9)

Dans la Sunna également, le Prophète (صلى الله عليه وسلم) n’émettait pas un jugement global sur les peuples arabes, mais faisait la distinction entre eux en fonction de leur foi et de leur douceur. Par exemple, dans de nombreux hadiths, il couvrait d’éloge les Arabes du Yémen en leur attribuant foi, sagesse et surtout gentillesse :

« Ceux qui sont venus à vous sont les Yéménites, dont les cœurs sont les plus doux et le tempérament le plus agréable. La compréhension [de la religion] est yéménite et la sagesse est yéménite ».[5] ou encore : « la foi est yéménite ».[6]

Les peuples du Yémen avaient en effet une histoire particulièrement riche, ils avaient par le passé érigé des royaumes, des empires et des cités florissantes. Ils n’ont donc pas développé la même mentalité que les Arabes du centre de l’Arabie, nomades depuis des millénaires. D’autres hadiths affirment d’ailleurs que les descendants des tribus himyarites (anciennes familles royales du Yémen) porteront le flambeau de l’islam à la fin des temps et remplaceront les Quraysh dans leur rôle de leader de la Oummah.

Inversement, le Prophète (صلى الله عليه وسلم) tenait les Arabes du centre de l’Arabie, en particulier ceux du Nedjd, dans la plus grande aversion en les qualifiant de gens mauvais, durs, réfractaires à la foi :

« La rudesse et la méchanceté sont ancrées parmi ceux qui traînent leurs troupeaux de dromadaires blatérant (…) les tribus de Rabî’a et de Mudhar. »[7]

Nous avons vu qu’Ibn Khaldoun attribue au mode de vie une influence sur le tempérament. Certaines paroles du Prophète (صلى الله عليه وسلم) sont bien plus précises en distinguant entre les tribus arabes selon le type d’élevage dont ils vivent. Ces différences de moralité entre Arabes, sur la base de leur mode de vie sont explicitement évoquées dans de nombreux hadiths, comme celui-ci, rapporté par al-Bukhârî et Muslim :

« La tête de la mécréance est en Orient [le Nedjd], l’orgueil et la vanité sont ancrées parmi les éleveurs d’étalons et de dromadaires, tandis que la douceur (sakîna) règne parmi les éleveurs de petit bétail [ovin et caprin]. »[8]

Ibn Khaldoun lui-même n’englobait pas dans ses jugements négatifs tous les Arabes. Par exemple, on cite souvent ces passages de la Muqaddima où il affirme que « tout pays conquis par les Arabes est bientôt ruiné » et qui laisse penser qu’il s’agit là d’une généralité.[9] En tant que « tunisien », Ibn Khaldoun savait les dommages causés par l’arrivée massive au Maghreb des deux confédérations tribales Hilâl et Sulaym à l’époque fatimide :

L’Ifrîkiya et le Maghreb souffrent encore des dévastations commises par les Arabes. Au cinquième siècle de l’hégire, les Beni-Hilal et les Soleïm y firent irruption, et, pendant trois siècles et demi, ils ont continué à s’acharner sur ces pays.

Ces peuplades arabes nomades ont notamment saccagé le système hydraulique très complexe hérité des temps les plus anciens qui permettait au centre du pays de vivre des cultures.

Mais en tant qu’historien, Ibn Khaldoun savait très bien que 300 ans avant l’arrivée des Hilaliens au Maghreb, ce sont les familles arabes qurayshites et autres qui ont bâti des villes (notamment Kairouan), rénové et étendu les systèmes hydrauliques laissés par les peuples précédents et que ce sont ces mêmes Arabes « civilisés » qui se sont battus avec les Arabes « nomades » pour leur interdire l’accès aux villes. Il n’est donc pas possible de généraliser sur l’incompatibilité entre Arabes et Civilisation.


L’islam est-il anti-Arabes ?

Les citations d’Ibn Khaldoun dénigrant les Arabes sont souvent mises en avant par des militants anti-islam qui assimilent Islam et arabité : les critiques contre les Arabes s’appliqueraient à l’islam qui est, selon eux, une « religion arabe ». Or, si on lit bien les textes d’Ibn Khaldoun, les défauts et les mauvais penchants qu’il observe chez les Arabes découlent de leur éloignement vis-à-vis de l’islam.

C’est l’abandon des principes de l’islam, déclare Ibn Khaldoun, qui a fait retourner les masses arabes à leur arriération. Il décrit comment certaines franges de ces populations sont revenues au nomadisme malgré les interdictions du Prophètes (صلى الله عليه وسلم) :

Plus tard, quelques tribus se détachèrent de l’empire, rejetèrent la vraie religion et négligèrent l’art du gouvernement ; rentrées dans leurs déserts, elles y demeurèrent si longtemps insoumises qu’elles oublièrent comment on fait régner la justice parmi les hommes et ne se rappelèrent plus que leurs aïeux avaient soutenu la cause de l’empire [islamique].

Plus encore, Ibn Khaldoun, farouche défenseur de l’islam et de la Sharia reproche aux Arabes leur tendance à se détourner des lois religieuses et à se montrer laxistes dans les peines prévues contre les criminels :

Régulariser l’administration de l’État, pourvoir au bien-être du peuple soumis, et contenir les malfaiteurs sont des occupations auxquelles ils ne pensent même pas. Se conformant à l’usage qui a toujours existé chez eux, ils remplacent les peines corporelles par des amendes, afin d’en tirer profit et d’accroître leurs revenus. Or de simples amendes ne suffisent pas pour empêcher les crimes et pour réprimer les tentatives des malfaiteurs.

Ibn Taymiyya fait une remarque similaire dans son livre « al-Hisba » : "les tribus bédouines enclines aux razzias sont réfractaires à la Sharia qui est extrêmement sévère envers l'atteinte aux biens et à la propriété, et plus encore envers le crime organisé et le banditisme auxquels le droit islamique réserve les peines les plus dures. Ce laxisme envers le crime est l’une des causes, selon Ibn Khaldoun, du déclin des Arabes qui loin de maintenir l’ordre et la paix dans leurs contrées, favorisent l’anarchie et les pillages."

On peut évoquer un grand nombre d’exemples qui prouvent que l’islam est venu contrarier les Arabes sur de nombreux traits culturels qui leur sont propres, que ces traits ont survécu à l’islam et qu’ils sont d’ailleurs responsables de l’arriération de ces pays. Vous trouverez par exemple parmi les ahâdîth ce rejet des pratiques « jâhilites » caractéristiques du tempérament arabe comme l’hystérie et l’émotivité. Le Prophète (صلى الله عليه وسلم) blâmait les manifestations d’hystérie qu’il attribuait à l’obscurantisme préislamique ou jâhiliyya :

« N’est pas des nôtres, celui qui se frappe les joues, déchire ses vêtements et se lamente comme à l’époque de la jâhiliyya. »[10]

Dans cet autre hadith, un compagnon blâmait une de ses parentes qui fut prise d’hystérie en le voyant (ce compagnon) souffrir d’une maladie grave :

« Le Prophète (صلى الله عليه وسلم) est innocent, dit-il, de celle qui hurle, se tire les cheveux et déchire ses vêtements. »[11]

La description de ces manifestations d’hystérie qui est donnée dans ces hadiths qui ont plus de 1400 ans sont observables à l’identique de nos jours chez les peuples arabes. A la moindre calamité, lors des obsèques notamment, mais aussi dans des situations moins dramatiques, on peut encore voir des femmes se frapper le visage, déchirer leurs vêtements, hurler de la même manière.

Ce sujet est loin d’être anecdotique car il révèle la prévalence des émotions sur la raison et pénalise grandement les Arabes dans les rapports de force mondiaux. On constate qu’en Palestine, depuis 70 ans, crier constamment à l’injustice, ne pas être capable de contenir ses émotions et se laisser aller à des explosions d’hystérie ne pourront jamais remplacer le calcul, le sang-froid et la réflexion.

On peut faire le même constat pour d’autres traits dominant dans la personnalité arabe, comme la dureté, l’impulsivité, l’agressivité, l’insensibilité et l’autoritarisme. Ces traits de caractère prennent différentes formes selon la place de l’individu dans la société et selon les circonstances. En temps de guerre, ce caractère est un avantage car il fait des Arabes des combattants très résilients et acharnés.

En temps de paix, dans les bas échelons de la société, cette « dureté » se traduit par l’incivilité, l’impolitesse et l’irrespect, ce qu’en France on connaît sous les traits de la « racaille ». Cela prouve que l’islam n’a pas profondément pénétré ces populations arabes (et autres) qui se sont limitées aux formalités cultuelles et juridiques sans réellement embrasser la « personnalité islamique » et la civilité qu’il prônait.

On pourrait dire que l’un des enseignements les plus essentiels de l’islam, après l’adoration de Dieu, est la critique de tous ces penchants. Il serait impossible de citer tous les versets du Coran et hadiths qui louent les personnes bienveillantes, douces, « faibles » même, celles qui ne savent pas dire non. Je renvoie ici à notre livre « Etrangers à ce monde » qui rapporte les nombreux hadiths où le Prophète (صلى الله عليه وسلم) décrit sous les traits du marginal et de l’étranger, les personnes vertueuses que personne ne remarque du fait de leur gentillesse.

Concernant l’impulsivité des Arabes, le Prophète (صلى الله عليه وسلم) a redéfini totalement la « virilité » (murû’a). Aux Arabes qui se vantaient de leur esprit bagarreur et violent comme étant un signe de virilité, le Prophète (صلى الله عليه وسلم) leur rétorquait :

« N’est point fort celui qui bat son adversaire. Est fort celui qui se maîtrise dans les moments de colère. »[12]

Tous ces penchants dans la personnalité arabe dénotent une forme d’arriération que l’islam est venu combattre. Malheureusement, très tôt dans l’histoire, les musulmans ont déconstruit les enseignements de l’islam en séparant les aspects purement cultuels qui procèdent d’une relation entre l’humain et le divin (prières, veillées nocturnes, etc.) au détriment de l’autre aspect de l’islam, qui englobe les relations entre les humains et se traduit par les principes de douceur, bienveillance, gêne, partage, entraide, etc.

Ces principes qui étaient fondamentaux en islam sont devenus largement secondaires aux yeux des musulmans qui, depuis des siècles, ont limité le Dîn, la religion, à des prescriptions extérieures et corporelles. Pire que cela, certains prennent prétexte de la religion pour justifier leur penchant à l’agressivité et la dureté.


Pourquoi l’islam est-il apparu parmi les Arabes ?

Après avoir décrit les contradictions entre l’islam et certains aspects de l’arabité, la question légitime qui se pose est pourquoi l’islam est apparu chez ce peuple ?

A cette question, la réponse habituelle et convenue est que les Arabes avaient certes des défauts, mais ils avaient aussi des qualités essentielles telles que l’esprit chevaleresque, la générosité, etc. Je ne souscris pas à cela car même ces quelques qualités sont relatives d’un point de vue islamique. Leur fierté se muait souvent en orgueil et en clanisme que le Prophète (صلى الله عليه وسلم) condamnait plus que tout.

Quant à la générosité et l’hospitalité qui les caractérisaient effectivement, elles ne s’accompagnaient pas du principe d’entraide qui est bien plus important en islam, mais qu’on retrouve davantage chez les peuples occidentaux, comme l’explique admirablement Malek Bennabi.

A vrai dire, Ibn Khaldoun donne un début de réponse à cette question. L’une des thèses centrales de son livre consiste à voir dans les peuples en marge, nomades et arriérés, les véritables acteurs de l’histoire. Comme ils n’ont pas encore été corrompus par la décadence de la vie citadine, ils conservent les vertus « fermées » de ‘asabiyya comme la solidarité clanique, la combativité, la fierté et la rudesse.

Cette saine simplicité leur permet d’impulser un nouveau pouvoir dans les phases déclinantes de l’histoire humaine. Selon cette loi, les Arabes représentaient effectivement un peuple neuf, en marge des civilisations mondiales. Leur fougue et leur vigueur étaient donc nécessaires pour porter ce Message religieux, comme l’affirme ici Ibn Khaldoun :

Au reste, les Arabes ont surpassé tous les peuples par leur empressement à recevoir la vraie doctrine et à suivre la bonne voie. Cela tenait à la simplicité de leur nature, qui ne se laissait pas corrompre par de mauvaises habitudes et qui ne contractait jamais des qualités méprisables. On ne pouvait pas même leur faire un reproche du caractère sauvage par lequel ils se distinguaient naguère ; ce naturel farouche les disposait au bien ; il leur était inné, et n’avait jamais contracté l’immoralité ni la déloyauté dont les âmes reçoivent si facilement l’empreinte.[13]

On peut aller encore plus loin et affirmer comme je le fais dans mon livre « Le califat d’Adam » que c’est paradoxalement parce que les Arabes étaient arriérés et aussi parce qu’ils étaient méprisés par les autres peuples civilisés de la région que leur « tour » était venu d’entrer dans l’histoire et de renverser l’ordre mondial, en vertu d’une Loi Divine qui se répète de manière cyclique dans l’histoire et qui est énoncée clairement dans le Coran :

{Or, Nous voulons favoriser les faibles, faire d’eux les maîtres et faire d’eux les héritiers * et leur donner puissance sur la Terre (…)} (Coran 28.5)

Dans la sourate en question (Al-Qasas. 28), cette loi historique est illustrée par l’histoire des Hébreux en Egypte. De population méprisée et corvéable à merci, les Hébreux causèrent la perte des puissants Egyptiens et {héritèrent de la puissance} puisque quelques siècles plus tard, ils fondaient en terre sainte un royaume qui domina la région.

On observe cette loi à d’autres époques et dans d’autres contrées : avec les peuples barbares germaniques qui succédèrent aux Romains qui les méprisaient, avec les Mongols qui vainquirent les empires les plus puissants et raffinés de leur époque, et bien sûr les Arabes qui de peuple méprisé et marginal renversèrent les empires perse et byzantin pour ériger un pouvoir sans pareil.

Comme je l’explique dans « Le Califat d’Adam », la montée en puissance soudaine d’un peuple inférieur sur le plan civilisationnel à des moments clefs de l’histoire est une Sunna divine qui a pour fonction de briser l’orgueil des peuples puissants et dissiper la « confusion » (shubh). Par exemple, à notre époque, l’arriération matérielle des musulmans, leur situation catastrophique au ban de toutes les nations, et inversement le triomphe, la force et le prestige de l’occident, a induit cette confusion, ce syllogisme trompeur, dans l’esprit de l’immense majorité des humains : à savoir que la religion et l’islam en particulier sont des facteurs de retard et que l’athéisme et le matérialisme sont des facteurs d’évolution.

Quand, dans quelques années, cette situation va se renverser complétement (du fait justement de la Loi énoncée dans la Sourate 28) et que les pays occidentaux s’écrouleront sous le poids des contradictions insolubles de leurs idéologies mortifères et que la Oumma rayonnera sur le monde, cette confusion s’évaporera (pour un temps).

Pour terminer, il existe une raison beaucoup plus subtile qui expliquerait pourquoi les Arabes, malgré leur tempérament réfractaire envers la religion, ont été choisis pour porter l’islam. Dans un hadith, le Prophète (صلى الله عليه وسلم) décrit le processus d’élection parmi les tribus arabes qui a mené à son prophétat :

« Allah a “élevé/extrait” (astafâ) parmi les enfants d’Ismaël la confédération de Kinâna, puis Il a élevé la tribu de Quraysh parmi les Kinâna, puis il a élevé le clan des Banû Hâshim parmi les Quraysh, puis Il m’a élevé parmi les Banû Hâshim ».[14]

Etymologiquement, le verbe Astafa utilisé en arabe dans ce hadith signifie « extraire », « purifier » ou « condenser ». On utilise par exemple ce mot pour décrire la purification d’une huile en la débarrassant de ses impuretés ou encore le processus de fabrication d’une essence à partir d’un liquide par distillation.

On fait ainsi évaporer dans un alambic une grande partie du liquide qui se dissipe en vapeur d’eau, jusqu’à ce qu’il ne subsiste que l’essence du parfum. Ce procédé permet de produire à partir d’une substance homogène, deux substances distinctes : l’essence qui concentre toutes les qualités et la vapeur d’eau qui n’a plus de valeur.

Ce hadith décrit le processus qui permet l’émergence d’un prophète de manière analogue. Générations après générations, des qualités morales sont peu à peu réunies jusqu’à se concentrer dans un seul homme. Ce processus d’« extraction » expliquerait ce déséquilibre moral que l’on constate chez les peuples sémites entre des personnages hors du commun, prophètes et saints d’un côté, et des masses aux tempéraments si éloignés des préceptes religieux de l’autre.

Ce hadith laisse entendre que pour avoir donné au monde tant de prophètes, Abraham, Moïse, Jésus et Muhammad et tant d’autres, les peuples sémites ont comme épuisé leurs valeurs morales pour les réunir en quelques individus exceptionnels appelés à guider l’humanité.

Quand on a vécu en Occident et dans le monde arabe, ce constat saute aux yeux. Chez les sémites, et pas seulement les Arabes, on est frappé par une tendance générale à la prédation, qui contraste avec quelques personnes qui sortent totalement de l’ordinaire par leur sagesse et leur sainteté. Les peuples du nord, quant à eux, sont davantage homogènes d’un point de vue moral.

Dans les sociétés occidentales, il n’y a pas réellement de personnes hors-norme moralement, mais une masse de « braves gens » qui sont loin d’être des saints, mais qui respectent naturellement certaines limites dans leurs rapports aux autres, même quand ils ne suivent pas les préceptes d’une croyance religieuse. Là encore, Ibn Khaldoun fait un constat similaire en remarquant que les Arabes et les peuples nomades (dans lesquels il incluait les Berbères) se montrent « sans foi ni loi » quand ils ne suivent pas une religion, mais se réforment du tout au tout quand ils sont guidés par des êtres extraordinaires, prophètes ou saints :

De tous les peuples, les Arabes sont les moins disposés à la subordination. Menant une vie presque sauvage, ils acquièrent une grossièreté de mœurs, une fierté, une arrogance et un esprit de jalousie qui les indisposent contre toute autorité. (…) S’ils acceptent les croyances religieuses qu’un prophète ou un saint leur enseigne, la puissance qui doit les maintenir dans la bonne voie se trouve alors dans leurs propres cœurs, leur esprit hautain et jaloux s’adoucit, et ils se laissent porter facilement à la concorde et à l’obéissance.[15]

 

AS Al-Kaabi
________________________________________________________

[1] « Nous tirons notre origine de Hadramaout, tribu arabe du Yémen, et nous nous rattachons à ce peuple dans la personne de Ouaïl Ibn Hodjr, chef arabe qui fut un des Compagnons du Prophète. » Ibn Khaldoun. Les prolégomènes. Livre I. Traduction du Baron de Slane.

[2] « Les différences qu’on remarque dans les usages et les institutions des divers peuples dépendent de la manière dont chacun d’eux pourvoit à sa subsistance. »

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Rapporté par al-Bukhâri et Muslim, selon Abû Hurayra.
http://library.islamweb.net/newlibrary/display_book.php?idfrom=207&idto=216&bk_no=53&ID=30

[6] Rapporté par al-Bukhâri et Muslim, selon ‘Uqba ibn ‘Amrû.

[7] Rapporté par al-Bukhâri et Muslim, selon Abû Hurayra.
http://library.islamweb.net/newlibrary/display_book.php?idfrom=207&idto=216&bk_no=53&ID=30

[8] Rapporté par al-Bukhâri et Muslim, selon Abû Hurayra.

[9] « Les habitudes et les usages de la vie nomade ont fait des Arabes un peuple rude et farouche. La grossièreté des mœurs est devenue pour eux une seconde nature, un état dans lequel ils se complaisent, parce qu’il leur assure la liberté et l’indépendance. Une telle disposition s’oppose au progrès de la civilisation. » Ibn Khaldoun. Les Prolégomènes. Livre I. p. 311.

[10] Hadith rapporté par al-Bukhârî et Muslim, selon Abdullah Ibn ‘Amr.
http://library.islamweb.net/newlibrary/display_book.php?idfrom=2382&idto=2383&bk_no=52&ID=831

[11] Hadith rapporté par al-Bukhârî et Muslim, selon al-Hakam.
http://library.islamweb.net/newlibrary/display_book.php?flag=1&bk_no=53&ID=327

[12] Hadith rapporté par al-Bukhârî, selon Abû Hurayra.
http://library.islamweb.net/newlibrary/display_book.php?idfrom=11176&idto=11181&bk_no=52&ID=3414

[13] Ibn Khaldoun. Les Prolégomènes. Livre I.

[14] Hadith rapporté par Muslim, selon Wâthila ibn al-Asq’.
http://www.islamweb.net/hadith/display_hbook.php?bk_no=158&hid=4228&pid=107973

[15] Ibn Khaldoun. Les Prolégomènes. Livre I. p.313.

3Commentaires

    • Avatar
      Plata
      Apr 03, 2019

      Article riche en enseignements, on peut d'ailleurs noter que les peuples turcs (nomades, guerriers, etc) sont rentré egalement en masse dans l'islam et ont été son fer de lance tandis que les arabes (abbassides) devenaient trop mous par leur civilisation et confort. Mamluk, Ottomans, Moghols, etc. de nombreuses dynasties qui ont étendu l'islam et dirigé étaient issues de nomades turcs. De même au sahel, les Peuls (nomades, éleveurs) ont été des acteurs majeurs du jihad et de l'islamisation de peuples animistes dans la région, puis ont fondé des états et se sont sédentarisé. Une constante dans l'Histoire islamique donc ?

    • Avatar
      Plata
      Apr 03, 2019

      Article riche en enseignements, on peut d'ailleurs noter que les peuples turcs (nomades, guerriers, etc) sont rentré egalement en masse dans l'islam et ont été son fer de lance tandis que les arabes (abbassides) devenaient trop mous par leur civilisation et confort. Mamluk, Ottomans, Moghols, etc. de nombreuses dynasties qui ont étendu l'islam et dirigé étaient issues de nomades turcs. De même au sahel, les Peuls (nomades, éleveurs) ont été des acteurs majeurs du jihad et de l'islamisation de peuples animistes dans la région, puis ont fondé des états et se sont sédentarisé. Une constante dans l'Histoire islamique donc ?

    • Avatar
      Bertin
      Apr 07, 2019

      Certains pensent que l'œuvre d'Ibn Khaldoun a été falsifiée à l'époque coloniale : https://racismeantiarabe.blogspot.com/2018/03/ibn-khaldoun-lorigine-du-racisme-anti.html

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