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La voie de Jésus [Extrait “La voie des Nazaréens”]

La voie de Jésus [Extrait “La voie des Nazaréens”]

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Pour comprendre la vie et les paroles de Jésus, il est indispensable de replacer les données que nous possédons dans le contexte doctrinal et idéologique des Juifs de l’époque afin de resituer les débats auxquels Jésus participait. Son message apparait à bien des égards « révolutionnaire » dans la mesure où il vient remettre en cause l’organisation de la société juive, les pratiques et surtout la conception du religieux qui prévalaient dans le monde juif de cette époque. Reconnu par ses partisans comme étant le Messie attendu pour sauver la nation israélite, il commence par contester et remettre en cause la définition même de la messianité.

 

Redéfinir la fonction messianique

Les Juifs « nationalistes », les Zélotes et les Esséniens attendaient la venue d’un Messie. Ce Messie pourrait, selon eux, mettre fin à toutes les adversités que subissait le peuple élu. Ce Messie serait un chef de guerre capable d’organiser les Juifs en une puissante armée et repousser ainsi l’envahisseur romain. Il serait aussi un chef d’Etat qui réunirait les Juifs, établirait un Royaume et serait lui-même couronné Roi.

Ce « Royaume de Dieu » espéré des Israélites devait apparaitre dans les temps eschatologiques, et serait alors semblable à celui de David et Salomon. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’émulation des Zélotes et des nationalistes qui adhèrent massivement au message de Jésus. Ils voient en lui le Messie venu conduire la guerre et restaurer l’indépendance des fils d’Israël.

Mais après plusieurs mois de prédication, certains s’impatientent et demandent à Jésus « A quand le royaume de Dieu ? » : « Ceux qui étaient réunis autour de Jésus lui demandèrent alors : “Maitre, est-ce en ce temps-ci que tu rétabliras le royaume d’Israël ? ”Jésus leur répondit : “Il ne vous appartient pas de savoir quand viendront les temps et les moments” »[1].

A ce stade de sa prédication, Jésus ne s’intéresse pas au monde extérieur à la nation juive. Il affiche du mépris pour les païens et demande à ses apôtres de ne jamais s’adresser à eux. Sa prédication n’a donc pas vocation à convertir tous les hommes, mais se limite uniquement à vouloir « changer le comportement des Juifs ». Pour les mêmes raisons, il estime que le temps n’est pas venu, ni pour combattre, ni même pour établir un royaume de croyants.

Jésus remet donc totalement en cause la fonction du « Messie » telle que les Juifs la concevaient. C’est un point important, qui a pu créer un mécontentement chez les différents groupes, qu’ils prônent la lutte armée comme les Zélotes ou l’isolement comme les Esséniens. Ce point aurait même pu susciter la lassitude puis la trahison de Judas l’ « Iscariote »[2] (le Sicaire).

Pour exprimer sa méthodologie, Jésus compare le peuple juif à un cadavre et les envahisseurs étrangers à des vautours. Alors qu’il annonce les calamités et les désastres qui s’abattront sur les Juifs, il est interpellé par ses disciples : « “Où cela se passera-t-il, maitre ? Et il répondit : “Où sera le cadavre, là aussi se rassembleront les vautours » (Luc 17/37).

Cette subtile parabole permet de décrire précisément la relation entre l’invasion étrangère et l’état interne de la société juive. Seul un cadavre attire les vautours, et seule une société décadente et putréfiée attire les envahisseurs étrangers et les païens[3]. L’adversité externe que le peuple élu subit, n’est pas la source du problème, mais la conséquence du déclin interne.

C’est ainsi que Jésus avertit le peuple juif des châtiments à venir comme autant de conséquences de leur état de corruption interne. Ce qui révolte le plus Jésus, ce n’est pas tant les calamités extérieures qui s’abattent sur la nation juive, mais les déviances et l’égarement de ses propres coreligionnaires. Le principe qu’il enseigne est que même si les Juifs pouvaient miraculeusement se débarrasser de la tutelle étrangère et se doter d’un Roi-Messie, l’égarement et la décadence des Juifs demeureraient inchangés et la situation serait tout aussi grave.

C’est l’état de déliquescence de cette société qu’il vient combattre, c’est la nation qui se dit élue de Dieu qu’il veut réformer, et non la situation extérieure qui n’est qu’un révélateur de l’état spirituel de ce peuple. Ainsi, quand on lui rapporte le sort de Galiléens mis à mort par Pilate, il répond : « Pensez-vous que si ces Galiléens ont été ainsi massacrés cela signifie qu’ils étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens ? Non vous dis-je, mais si vous ne changez pas de comportement, vous mourrez tous comme eux. » (Luc, 13/2).

Au lieu de vouloir combattre l’ennemi extérieur (Rome), il vaut mieux dans un premier temps redonner vie et foi au corps social (le peuple juif), et c’est seulement après que les adversités extérieures pourront être vaincues. C’est au coeur de la communauté des croyants, que Jésus entend réaliser son action réformatrice. Quand des Pharisiens lui demandent à leur tour « à quand le Royaume de Dieu ? », il répond : « “le Royaume de Dieu ne vient pas de façon spectaculaire. On ne dira pas : ‘Voyez, il est ici !’ ou bien ‘il est là !’ Car sachez-le, le Royaume de Dieu est au milieu de vous.” » (Luc 17/20-21).

Pour Jésus, ce Royaume idéal ne peut donc pas apparaitre subitement, mais constitue le résultat d’un long et patient travail de réforme au coeur de la société : « Le Royaume de Dieu est au milieu de vous ». En d’autres termes, ce Royaume se réalise par la réforme de la communauté des croyants, son unité et sa vitalité, et non pas l’établissement effectif du Royaume, la désignation du Roi, etc. car ce ne sont là que les attributs extérieurs, et non des finalités en soi.

En conséquence, Jésus ne mène pas d’action armée contre l’occupant, il ne prêche pas les païens, mais s’intéresse exclusivement aux croyants. Il vient donc en prédicateur, car il estime qu’avant de combattre les « vautours », il faut d’abord redonner vie au « cadavre ».

 

La dialectique du cadavre et du vautour en Islam

Nous trouvons dans le Coran et la Sunna une manière similaire d’aborder la question des adversités et des revers qui s’abattent sur les croyants. Le Coran établit surtout un lien matériel et rationnel de causalité entre la décadence de la nation et les calamités qui l’atteignent :

{tout malheur qui vous frappe ne peut être que le fruit de vos propres oeuvres.} (Coran 42.30)

Ou encore :

{Si une calamité les frappait pour prix de leurs oeuvres (…)} (Coran 28.47)[4].

En prenant comme exemple le revers que l’armée musulmane subit à la bataille d’Ohod, Dieu s’adresse aux croyants :

{(…) Vous dîtes « comment avons-nous pu mériter ce malheur ? » Dis-leur : « Vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-mêmes ! »} (Coran 3.165).

A Ohod, l’armée musulmane subit en effet un revers à cause de la défection des archers. Ces derniers n’ont pas suivi les commandements du Prophète (ﷺ) car ils voulaient s’emparer du butin laissé par l’ennemi. L’ « appât pour les biens de cette vie » cause donc directement la défaite des musulmans :

{Dieu a tenu sa promesse envers vous en vous permettant de vaincre vos ennemis, jusqu’au moment où vous avez fléchi pour contester l’ordre qui vous était donné et refuser de l’exécuter, alors qu’Il vous faisait déjà entrevoir la victoire qui vous tenait à coeur. Certains d’entre vous désiraient les biens de ce monde, pendant que d’autres aspiraient à la vie future. Aussi Dieu, pour vous mettre à l’épreuve, vous fit-Il reculer devant vos ennemis.}[5] (Coran 3.152).

Cet exemple édifiant révèle que les facteurs matériels qui entrainent ces défaites et ces calamités, ont pour source des défauts de « vertus ». En l’occurrence, les vertus de tempérance et de patience (qui sont des valeurs morales que l’Islam enseigne) ont été délaissées par une partie de cette armée, et a été la cause de cette défaite matérielle. Comme à Ohod, le monde musulman souffre aujourd’hui de ses faiblesses internes qu’il suffit à ses ennemis d’exploiter.

La domination étrangère, tout comme la présence de régimes politiques corrompus et tyranniques n’est que le résultat d’une corruption interne à toute la société islamique. Le salaf Hassan al-Bassârî considérait le règne du gouverneur tyrannique d’Irak al-Hajjâj ibn Yûsuf comme la juste contrepartie d’une société décadente : « Vous avez les dirigeants qui vous ressemblent »[6]. Pour lui, la solution résidait dans la réforme interne et le « changement de comportement » selon la terminologie des Evangiles.

Il mettait en garde contre le fait de s’attaquer directement à ces manifestations de la corruption : « La tyrannie des Sultans n’est que la juste vengeance de Dieu, et cette vengeance ne peut être repoussée par l’épée, mais uniquement par la repentance et l’invocation. »[7].

La domination physique et symbolique de l’Occident sur les terres d’Islam, la division et l’émiettement politique du monde musulman, le joug de régimes méprisables, est-ce que ces calamités représentent la source du problème, ou ne sont que les conséquences de l’état de déliquescence et de corruption présent au coeur des populations musulmanes, de l’incompréhension globale du message de l’Islam ?

De ce fait, la question du « Royaume de Dieu » chez les Juifs à cette époque, est comparable à la question du Califat chez les musulmans aujourd’hui. De même que les Juifs regardaient derrière eux avec regret le temps du royaume de David et de Salomon, les musulmans regrettent la perte de cet emblème fondamental qui représentait leur unité politique et spirituelle, mais aussi la force et l’autonomie de l’Oumma par rapport aux forces exogènes.

Comme les sectes juives de l’époque de Jésus qui attendaient un Roi et qui accueillirent un prédicateur, il ne faut pas commettre l’erreur de considérer ces attributs de puissance comme des fins en soi, mais comme le couronnement d’un processus interne de réforme religieuse.

 

Jésus, le prédicateur

Face à cette situation, Jésus ne vient pas s’attaquer en premier lieu à la domination étrangère, au rétablissement d’un royaume juif indépendant, etc. qui ne sont que des conséquences d’un problème plus profond. Il s’attaque au véritable problème qui réside dans le peuple juif lui-même (« le royaume de Dieu est au milieu de vous »). La prédication est l’outil que Jésus utilise pour mener cette réforme intérieure.

Ainsi, quand ses apôtres réclament le châtiment de Dieu sur une ville qui refuse de leur accorder l’hospitalité, Jésus les réprimande (Luc 9/51-56), car il estime qu’on ne peut reprocher aux gens du commun de ne pas suivre la vérité et de ne pas reconnaitre les gens de valeur. C’est seulement par la persuasion et la prédication qu’ils peuvent être instruits et se réformer.

C’est à ce titre qu’il faut étudier sa prédication, car la forme de son message est aussi importante que le contenu pour définir la méthode employée par Jésus pour diffuser son discours dans la population juive. La forme de son discours permet en effet de déterminer quelle frange de la population il a ciblé en priorité, quelles tendances il a dénigrées et quelles autres il a tenté de rassembler. Le contenu de sa prédication permet quant à lui de découvrir les points de la religion sur lesquels Jésus insistait.

Nous remarquons que son mouvement réformateur se construit en plusieurs étapes, ce qui permet de créer une hiérarchie interne. Pour toucher les foules, il utilise un discours fort et percutant pour mettre son auditoire face à ses défauts et ses vices, et agir sur eux avec plus d’efficacité. Il se donne également pour objectif de bousculer l’ordre social, en contestant ceux qui se sont érigés en élite religieuse, et en cherchant parmi les humbles croyants les futurs membres de sa propre élite.

Il écarte et isole les franges de la population qui mettraient son mouvement en danger : les Pharisiens et les Saducéens, et il développe contre eux un discours virulent. Inversement, il rassemble les autres tendances minoritaires dans un seul et unique mouvement religieux.

 

A. Soleiman Al-Kaabî
Extrait du livre La voie des Nazaréens, p.29 – p.35

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[1] Actes, 1/6-7
[2] « Judas Iscariote était zélote, et comme ses compagnons zélotes, il voulait en finir avec les romains. Judas reconnaissait en Yeshoua le messie libérateur, il pensait que Yeshoua allait assurer la victoire sur les romains – c’est d’ailleurs probablement une des raisons pour laquelle il trahit son maître. » Francesco MICCICHE, « Jésus le nazaréen, Jésus le pharisien ? »
[3] Effectivement, quelques décennies plus tard, la première guerre judéo-romaine se transforme en désastre pour les Juifs. Le Temple est détruit, ils sont chassés de Jérusalem, un grand nombre est tué, les autres disséminés, etc. conformément aux prophéties de Jésus : « Les jours viendront où il ne restera pas une seule pierre posée sur une autre de ce que vous voyez-là. Tout sera renversé. » (Luc, 21/6) ; « Quand vous verrez Jérusalem encerclée par des armées, vous saurez à ce moment-là, qu’elle sera bientôt détruite. Alors ceux qui seront en Judée devront s’enfuir vers les montagnes, ceux qui seront à l’intérieur de Jérusalem devront s’éloigner et ceux qui seront dans les campagnes ne devront pas entrer en ville. » (Luc, 21/21) ; « Car il y aura une grande détresse dans ce pays et la colère de Dieu se manifestera contre ce peuple. Ils seront tués par l’épée, ils seront emmenés prisonniers parmi toutes les nations, et les païens piétineront Jérusalem jusqu’à ce que le temps qui leur est accordé soit écoulé. » (Luc, 21/23-24).
[4] Voir aussi : {La corruption est apparue sur terre et sur mer, du fait des agissements des hommes} (Coran 30.41).
[5] Traduction Ed. Tawhîd
[6] IBN QAYYIM AL-JAWZYÎ. Adâb al-Hassan al-Bassarî.
[7] Ibidem

1Commentaires

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      Apr 01, 2019

      es-selèmou 3aleykoum"La voie des Nazaréens" est l'un des meilleurs livres que j'ai lu. Comme on peut le voir dans le discours actuel des rabbins, l'attente messianique a une importance démesurée dans le judaïsme à tel point que l'on peut dire que cette religion a relégué le culte de Jéhovah en arrière-plan au profit d'une espérance messianique aux proportions délirantes. Comment un homme seul, fût-il prophète inspiré par le Très-Haut, pourrait-il réussir tout ce qui est espéré de lui : rassembler tout Israël sur sa terre, faire triompher le peuple élu, mettre les non-juifs aux servir des Juifs, faire de Jérusalem la capitale d'un gouvernement mondial et le Temple de l'humanité, mettre entre les mains d'Israël toutes les richesses des Nations, etc ? En fait, dans le judaïsme, le matériel a pris le pas sur le spirituel, la Loi sur la Foi et l'ethno-racial sur l'universel. Jésus avait devant lui un trop grand chantier.

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